10 août 2018

Le concept de résilience est-il utile ? Son application dans le cas des abus sexuels

résilience et abus sexuels

Résilience et abus sexuel

Voilà un mot qui sonne bien ! C’est le livre de Boris Cyrulnik, « Un merveilleux malheur », qui a contribué à son succès en France.

Tout le monde l’emploie, les média également, mais quelle est vraiment sa signification ?

Derrière la connotation de résistance et de force,  rappelons-nous que la résilience n’est jamais acquise. Elle n’est pas une qualité intrinsèque à l’individu, donnée une fois pour toutes.

Le mot existe depuis très longtemps pour désigner la capacité d’un matériau soumis à un choc à retrouver sa forme initiale. Transposé au psychisme humain, il s’agit donc d’une métaphore, qu’il est préférable de bien analyser pour savoir de quoi on parle.

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Historique du concept de résilience

Ce sont les psychiatres d'enfants qui ont développé le concept de résilience (aux effets du traumatisme). Certains enfants ne semblaient pas vraiment perturbés par des traumatismes qui auraient dû les détruire, mais en plus, ils semblaient en tirer profit. Le concept de résilience ne se résume donc pas à une absence de troubles psychopathologiques.

1 025 enfants ont été suivis de la naissance jusqu'à l'âge de 18 ans. Ceux qui ont été victimes d’abus sexuels dans l'enfance avaient un risque plus important de difficultés à l'âge de 18 ans (dépression, anxiété, trouble du comportement, dépendance à l'alcool, abus ou dépendance vis-à-vis de substances et tentatives de suicide). Certaines de ces difficultés augmentent de plus le risque de revictimisation. L’étude a toutefois montré qu’un quart des personnes ayant subi des abus sexuels n'avait aucun problème.

La résilience est la capacité de certains à « rebondir » et à faire face aux effets délétères d’un environnement hostile et agressif, le développement psychique s’effectuant malgré la survenue des stress extrêmes ou des traumatismes. Elle n’a rien à voir avec l’invulnérabilité, mais désigne un mécanisme de défense.

La résilience fait référence à quatre situations différentes




 

Naviguer sur une mer agitée :

Capacité à fonctionner de manière adaptée malgré un environnement perturbant (ex : pauvreté, instabilité familiale).

 

Traverser une tempête :

Capacité à utiliser des stratégies d’adaptation efficaces face à une menace de son équilibre externe (ex : divorce parental).

 

Affronter une avarie :

Capacité à utiliser des stratégies d’adaptation efficaces face à une menace de son équilibre interne (ex : maladie grave)

 

Survivre à un naufrage :

Capacité à se rétablir de manière prolongée à la suite d’un traumatisme prolongé et sévère, après la disparition du danger (ex : abus sexuels).

La résilience serait donc la capacité d’une personne à s’adapter de manière réussie à une situation difficile.

Mais ce n’est pas l’événement difficile ou même traumatisant qui importe, c’est la manière dont on y fait face.

Que penser d’une personne qui semble réagir de manière adaptée à un événement particulièrement difficile, voire traumatisant ?

Comment expliquer la résilience ?

Un attachement sécure

Les enfants ayant été élevés dans des familles aimantes, respectueuses, attentives et sécures, seront plus souvent résilients que ceux élevés dans des familles dysfonctionnelles où règnent la violence ou l’humiliation.

Cela signifie que ces bonnes fondations familiales (essentiellement un attachement sécure à l’un des parents) vont permettre une construction solide des premiers étages de la personnalité de ces enfants.

Le cortex préfrontal, l’amygdale et l’hippocampe sont particulièrement impliqués dans les processus de régulation émotionnelle.

Deux facteurs principaux

Les études montrent que deux facteurs principaux expliquent un meilleur fonctionnement à l’âge adulte : la manière dont la victime perçoit l’abus, et la manière dont la victime perçoit la réponse de sa mère lors du dévoilement de l’abus.

  • Le fait d’attribuer la responsabilité de l’abus à l’agresseur (attribution externe) est la stratégie la plus adaptative. Par contre, la culpabilisation (attribution interne) est un facteur de risque qui facilite l’apparition de divers symptômes dont la dépression et une moindre estime de soi.
  • Le rôle du soutien parental apparait comme primordial. Une réponse inadaptée, non soutenante de la mère lors du dévoilement de l’abus par l’enfant est associée à un niveau plus élevé de dépression et une plus faible estime de soi.

Deux autres facteurs interviennent également : une « relation soutenante » avec un adulte (non abuseur bien entendu) et un « fonctionnement général de la famille équilibré ».

La résilience est un processus

Il vaudrait mieux parler des « personnes vivant actuellement un processus de résilience ». La résilience n’est pas un état mais un processus. Une personne peut être plus ou moins résiliente selon les périodes de sa vie. Rien n’est définitivement perdu mais rien n’est définitivement gagné. Une rechute est toujours possible.

La résilience se manifeste par étapes

  • La résistance : lorsque l’enfant est seul, sans tuteur de résilience, et que le traumatisme persiste
  • La reconstruction : la véritable entrée dans le parcours de résilience semble se produire lorsque la personne passe du « pourquoi ? » (tentative de trouver un sens au passé) au « pour quoi ? » (tentative de créer un sens à l’avenir).

Nous pouvons souligner d’autres étapes dans ce processus :

  • le déni puis l’acceptation de la réalité du traumatisme
  • la haine, puis la sérénité, voire le pardon
  • la mémoire douloureuse, puis non douloureuse, du traumatisme
  • le temps de la plainte, puis la sortie de la plainte

Le temps de la plainte

La personne a besoin de se sentir reconnue comme victime tant par elle-même que par d’autres :

  • par une personne significative : ami, conjoint, thérapeute, agresseur. Lorsque l'agresseur reconnaît la gravité de ce qu’il a fait et exprime des regrets, le parcours de résilience de la victime est facilité.
  • par la société par l’intermédiaire de la justice : de nombreuses victimes comptent sur la reconnaissance judiciaire pour se reconstruire. La justice dit la loi et désigne le coupable afin de le sanctionner. Mais il faut garder à l’esprit que la justice n’a pas pour fonction de soigner. Quand la victime n’est pas reconnue (non-lieu par exemple) ou culpabilisée, le tribunal peut avoir des effets positifs mais également négatifs.
  • Par les media sociaux : émissions de télévision, reportages dans les journaux.

La sortie de la plainte

Il s’agit d’intégrer la réalité traumatique dans une vision plus large de soi. Se considérer victime toute sa vie ne permet pas de se reconstruire.

Avoir été victime d’abus ne signifie pas être victime à vie.

Résilience et mémoire

Une personne ayant subi un traumatisme ne peut pas revenir à un statut antérieur comme si rien ne s’était produit. Le traumatisme peut être compris comme une perte, et toute perte entraine un deuil. On ne revient jamais à l’état d’avant la perte. Ce détail important montre bien en quoi la résilience d’un matériau est différence de la résilience humaine.

Etre résilient signifie apprendre de cette expérience et en tirer une leçon de vie. Cela ne signifie pas revenir à l’état d’avant l’événement.

Etre résilient ne signifie pas non plus oublier le traumatisme, effacer un pan de son histoire, mais tourner la page. La personne résiliente peut se rappeler avoir souffert sans que cette mémoire ne soit douloureuse ni ne s’impose à elle.

Le mot résilience engendre la confusion. Pourquoi ?

Il n’y a pas de définition du mot résilience réellement adaptée à l’humain

Un gros problème dans la définition et la mesure de la résilience est lié au fait que l’on ne connait pas le niveau de santé mental initial des enfants.

Les études menées auprès de personnes résilientes ayant subi des abus sexuels sont très souvent des études rétrospectives, dans lesquelles le niveau de santé mentale avant l’abus n’a pas pu être évalué. Il manque un point de comparaison initial.

La résilience n’est donc pas évaluée par rapport à la personne elle-même, mais par rapport à des critères choisis par les chercheurs. L’emploi du concept de résilience devient alors critiquable.

Derrière le mot résilience, se cachent plusieurs difficultés

  • la variété des processus psychiques mis en jeu pour faire face aux traumatismes
  • leur fragilité
  • la diversité de leurs répercussions sociales.

Deux explications très différentes peuvent en rendre compte, qu’il serait grave de confondre

  • La personne est résiliente et elle parvient à mettre en route des processus internes qui aboutissent à une intégration de l’événement douloureux (c’est-à-dire à sa transformation en un souvenir autobiographique). Elle utilise alors des symboles (des mots, des images, des rituels) pour représenter ce qu’elle a vécu.
  • La personne active un processus de défense que l’on appelle le « clivage », ou le « déni », qui lui permet de continuer à fonctionner dans sa vie quotidienne comme si l’événement n’avait pas eu lieu. Elle enferme tout ce qu’elle a vécu et ressenti dans une sorte de placard et essaye de l’oublier. Les études montrent que le déni et l’évitement de tout ce qui peut rappeler l’événement traumatisant sont les moyens de défense les plus utilisés par les victimes. Malheureusement, une plus grande détresse psychologique à l’âge adulte est associée au déni et à l' évitement, par rapport aux victimes qui reconnaissent avoir subi un tel événement.

La fragilité de toutes les défenses mises en place à la suite d’une blessure psychique

Tout peut basculer de manière imprévisible à tout moment.

​Une étude parue en 1987 a montré qu’il est très difficile de faire la différence entre les personnes qui ont réellement dépassé les effets d’un traumatisme et celles qui en donnent seulement l’impression. Celles-ci semblent parfaitement sorties d’affaire, mais s’effondrent à la suite d’un événement anodin qui réactive le traumatisme qu’elles avaient enfermé durant des années dans un placard.

Cet effondrement peut survenir à la suite d’un événement concret (un décès, un déménagement) ou de manière inexplicable.… La résilience ne semble pas donc stable dans le temps : des personnes considérées pendant de nombreuses années comme résilientes ont fini par se suicider.

Comparer la résilience avec la perle naissant dans une huitre, comme le fait Boris Cyrulnik, est ambigu car contrairement à la perle, la solidité de la résilience n’est ni certaine, ni prévisible.

Ne pas se fier aux apparences

Derrière le mot résilience, se dissimulent des comportements sociaux différents pour faire face aux conséquences d’un traumatisme :

  • Certains se dévouent à leurs prochains
  • d’autres y sont indifférents
  • et d’autres les persécutent

Associer la résilience à la beauté de la perle de l’huitre comme le fait Boris Cyrulnik donne de plus une connotation morale à ce terme : le résilient serait celui qui se révèle capable de ne garder du traumatisme que la part glorieuse.

Il serait alors un être « fort », ce qui sous-entend que le non résilient serait faible… Il n’y a pas d’un côté les résilients et de l’autre les non-résilients. De plus, une personne peut être résiliente dans un domaine et pas dans un autre.

Conclusion

J’espère vous avoir apporté quelques éclaircissements sur cette notion à la mode et employée souvent de manière inappropriée.

Rappelez-vous que la résilience n’est pas un état ni une ressource que l’on aurait à vie. Elle est un processus, très fragile et dont on ne sait jamais vraiment s’il s’agit de résilience ou d’un clivage.

Ce concept a néanmoins eu l’utilité de stimuler des recherches sur les facteurs de vulnérabilité et sur les facteurs de protection qui peuvent infléchir l’évolution unique d’un individu confronté à un événement traumatique. Ce serait bien là sa seule utilité ! 

Quelques références 

  • Un merveilleux malheur, Boris Cyrulnik, Odile Jacob, Paris, 1999
  • Les facteurs de résilience chez les victimes d’abus sexuel : état de la question, Magali H Dufour, Louise Nadeau, Karine Bertrand, Child Abuse & Neglect, Volume 24, Issue 6, June 2000, Pages 781-797
  • « Résilience » ou la lutte pour la vie, Serge Tisseron, Le Monde, août 2003
Francois Louboff

Francois Louboff

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