8 août 2018

Les mythes du deuil

mythes du deuil

Les mythes du deuil

Ce que j’appelle les mythes du deuil sont en fait des croyances, très largement partagées, et rarement remises en cause.
Pourtant, ces croyances sont limitantes, comme beaucoup de nos croyances. Elles risquent de devenir des obstacles à un déroulement sain du deuil.
Bien que ces croyances n’aient jamais été vérifiées empiriquement, elles continuent d’être à la base de nombreux accompagnements et interventions psychologiques proposés aux personnes en deuil.

Nous allons en aborder quelques-unes.

La souffrance du deuil diminue régulièrement avec le temps

En réalité, le temps ne soigne pas en lui-même. Certains deuils n’évoluent pas malgré le temps qui passe.​
Le temps est seulement un marqueur objectif qui témoigne que l'endeuillé parvient à survivre sans le défunt.​
C'est ce que la personne en deuil réalise durant ce temps qui compte (travail de deuil).

Toutes les pertes produisent le même type de deuil​

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Nous pouvons distinguer les pertes relationnelles, c’est-à-dire la perte d’un être cher, et les pertes non relationnelles (pertes physiques, comme une maison, un sein, et les pertes psychosociales comme la retraite ou une maladie chronique).​
​Croyez-vous que perdre son emploi, ou sa maison produise le même type de deuil que perdre son enfant ou son conjoint ?​
​Le deuil déclenché par la perte d'une figure d'attachement (un parent, un conjoint) est fondamentalement différent des réactions à d'autres types de pertes, non relationnelles.​
​Dans le cas de la perte d’un être cher, notre système d’attachement s’active, comme lorsque, enfant, nous étions séparés de notre mère et que nous avions peur, mal ou faim.​
​Ce système d’attachement ne s’activera pas si je suis licencié ou si ma maison brûle !​
​De plus, le style d’attachement, sécure ou insécure, qui me caractérise va influencer l’expression et l’évolution de mon processus de deuil.

Les personnes en deuil ont seulement besoin d'exprimer leurs émotions pour résoudre leur deuil

Le processus de deuil ne se résume pas à vivre et ressentir la souffrance de l’absence et du manque.
​​Le travail de deuil comprend d’autres tâches que nous devrons faire pour reconnaitre et accepter la perte, modifier notre vision du monde et nous adapter à un nouveau monde où la personne que nous aimons n’est plus.

Faire son deuil nécessite de sortir la personne décédée de son esprit

Il n’est absolument plus question d'oublier la personne que nous venons de perdre.​
​Cette conception du deuil était répandue à l’époque de Freud, mais les choses ont évolué depuis !​
​On sait maintenant que le développement d'un nouveau lien avec le défunt est non seulement normal mais probablement nécessaire.​
​Il s’agira de transformer un lien externe en un lien interne.

Le deuil n'affecte l'endeuillé que sur le plan psychologique

Les conséquences du processus de deuil au niveau du corps, des interactions sociales, des comportements et de la spiritualité doivent être prises en compte.

L'intensité et la durée du deuil témoignent de l'amour porté au défunt

Souffrir lorsque l’on perd une personne que l’on aime est normal.​
​Mais l’intensité de la souffrance n’est absolument pas proportionnelle à l’amour que nous lui portions.​
​Ce genre de croyances peut entraver le processus du deuil.​
​Certains deuils ne produiront pas ou peu de tristesse ou de chagrin. Par exemple, un certain nombre de veufs ou de veuves ne traversent pas de phase dépressive sans que cela soit pathologique.​
​Il faudra différencier certains de ces deuils assez silencieux mais sains des deuils compliqués se manifestant également par une incapacité à ressentir les émotions habituelles du deuil.​
​De nombreux critères seront à prendre en compte : le style d'attachement, le type de relation avec le défunt, les conditions de sa mort etc.

Quand on fait le deuil d'une personne, on ne fait que le deuil de cette personne et de rien d'autre

En réalité, quand nous perdons un être cher, nous perdons beaucoup d’autres choses dont nous devons aussi faire le deuil.​
​Nous ne serons plus un couple, nous ne serons pas grand-parent si nous perdons un enfant.​
​Ce sont des « pertes secondaires », non pas parce qu’elles sont moins importantes, mais parce qu’elles découlent de la perte initiale.​
​Et nous devons aussi faire le deuil de tout ce que nous n’avons jamais eu et que nous n’aurons jamais.​
​Par exemple, l’espoir d'établir une bonne relation avec notre proche décédé lorsqu'une bonne relation n’a jamais existé.

Perdre quelqu'un d'une mort soudaine et inattendue est la même chose que d'une mort anticipée

Lorsque notre proche est atteint d’une maladie grave, le deuil anticipatoire permet de nous préparer à sa mort.​
​Cette anticipation ne supprimera pas le processus normal du deuil, mais elle en modifiera certains aspects.​
​Par contre, une mort soudaine viole notre vision du monde de manière brutale. Elle ne permet pas sa modification progressive permise lorsque la mort est anticipée.

Le deuil doit se terminer en un an

La durée du deuil est variable en fonction de nombreux critères.​
​Cette durée peut aller de quelques semaines à toute une vie.​
​La phase de récupération peut être très tardive. Il n’y a pas de durée fixe du deuil, valable pour tout le monde et pour tous les types de deuils.​
​Chaque personne en deuil s’engage dans un processus de deuil qui sera inévitablement différent de celui de son conjoint ou de ses proches.​
​Ceci est souvent source d’incompréhension. Il est important de respecter le rythme de chacun.

Se confronter aux émotions et les exprimer est un processus indispensable

Ce n’est pas toujours vrai.​
​Même si notre culture occidentale encourage l’expression de nos émotions (paroles, pleurs, écrits), d’autres cultures témoigneront de leurs deuils par des rituels différents.​
​Les endeuillés chinois ne sont pas à l’aise avec les termes décrivant le chagrin. Ils mettent l'accent plus sur les actions et comportements que sur les émotions.​
​Le style d’attachement à la personne disparue donnera également une coloration différente à ces aspects émotionnels.

Conclusion

Certaines de ces croyances peuvent être utiles, rassurantes, car elles permettent parfois de normaliser certaines réactions et de restaurer un espoir d'évolution et de fin de la crise.​
Mais elles ne sont pas des normes, ni des modèles à suivre.
Leur donner trop de crédit peut venir compliquer le processus de deuil et le rendre encore plus long et douloureux.


Le deuil est un processus singulier et sujet à de nombreuses variations individuelles, culturelles, religieuses et spirituelles qu’il convient de respecter.

Francois Louboff

Francois Louboff

  • Avatar Viret Françoise dit :

    Vous dites : “Le travail de deuil comprend d’autres tâches que nous devrons faire pour reconnaitre et accepter la perte, modifier notre vision du monde et nous adapter à un nouveau monde où la personne que nous aimons n’est plus.”

    Cela fait tout juste 2 ans que j’ai perdu mon mari, j’ai peine à croire que cela fait 2 ans, il est toujours tellement présent, partout, et dans ma tête, mes pensées. Comment croire qu’il pourrait en être autrement quand on a vécu toute sa vie ensemble. Et là je dois apprendre à vivre autrement, accepter “qu’avant” c’était différent, et que désormais c’est une nouvelle aventure, un nouveau chemin fait d’inconnu, de surprise mais parfois aussi de peur. Un nouveau chapitre où j’apprends aussi à me découvrir, un chemin de progression et en même temps je me retourne et je vois que là où je suis aujourd’hui est en grande partie du à ce que nous avons été tous les 2, l’un pour l’autre, à ce que nous avons appris ensemble, car lorsqu’on se marie jeune (j’avais 19 ans) on a encore beaucoup à apprendre, on n’est pas encore très mûr (pas “terminé” lol) et c’est un regard bienveillant que je porte sur ce passé malgré la tristesse, en sachant que nous avons été un cadeau l’un pour l’autre et que ce cadeau perdure dans le temps, par delà la séparation.

    • Avatar François dit :

      Merci Françoise pour votre témoignage. Vous décrivez admirablement ce parcours difficile, douloureux, contraignant, et qui prend du temps. Deux années représentent en réalité assez peu de temps au regard de tout ce travail complexe rendu nécessaire par la perte de votre mari. Vous semblez avoir déjà bien cheminé 🙂

  • Coucou François 👏 j’aime beaucoup cette idée de deconstruire les idées toutes faites et de les éclairer de ton expertise. Corinne Bombardieri Roquier CBR Conseil et Formation

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