Pertes et deuils associés à la maltraitance de l’enfant

Bonjour,

Les maltraitances que subissent les enfants sont très fréquentes, que ce soit de la violence physique, sexuelle ou émotionnelle, ou de la négligence.

Plus de 3 millions d’enfants, en gros un enfant sur cinq, sont victimes de maltraitance en France chaque année.

Maltraiter un enfant, c’est lui donner ce qu’il ne devrait jamais recevoir, par exemple des coups, de l’humiliation, de actes sexuels. Et le négliger c’est ne pas lui apporter ce qu’il devrait recevoir, c’est à dire de l’amour, de l’attention, du respect.

Évidemment, chaque type de maltraitance n’exclut pas les autres et de nombreux enfants sont victimes de plusieurs sortes d’agression.

Et on sait malheureusement que les séquelles de ces différents traumatismes sont nombreuses, qu’elles soient psychologiques, physiques, sexuelles et même sociales.

La maltraitance est source de pertes non reconnues

Mais on a tendance à oublier que la maltraitance dans l’enfance n’a pas que des conséquences traumatiques.

Car elle est aussi, inévitablement, une expérience de pertes.

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Et de pertes au pluriel. Or pour se remettre d’une perte, il faut passer par un processus de deuil.

Des pertes illégitimes et rarement prises en compte

Mais comme il ne s’agit pas de pertes liées à des morts, ces pertes associées à la maltraitance ne sont pas facilement reconnues comme des pertes, tant par la société que par certains thérapeutes.

Elles sont donc rarement considérées comme des motifs légitimes de deuil.

Ce sont des deuils illégitimes, des deuils stigmatisés. Les victimes sont blâmées, culpabilisées. Elles en arrivent à croire qu’elles auraient pu faire quelque chose pour empêcher ce qui est arrivé ou même qu’elles méritent ce qui leur est arrivé.

Qui peut comprendre pourquoi une victime a autant de difficultés à abandonner une relation avec quelqu’un qui lui a fait du mal, qui a été abusif, dangereux, voire cruel ? 

Qui peut comprendre pourquoi une victime a tant de difficultés à abandonner un comportement qui peut paraître totalement anormal, mais qui lui a permis de tenir le coup et de garder un semblant de contrôle sur ce qui lui arrivait ?  Pensez aux comportements d’auto-mutilation par exemple.

Et quand il s’agit d’agressions sexuelles, les pertes que subissent les victimes ne sont évidemment pas reconnues mais, en plus elles sont niées autant par l’agresseur que parfois par d’autres membres de la famille.

Cela peut expliquer pourquoi les approches thérapeutiques axées sur les traumatismes ont si souvent oublié cet aspect.

Qui dit pertes, dit deuils

Le traitement devra donc aussi prendre en compte les différents deuils auxquels l'enfant maltraité devenu adulte doit inévitablement faire face.

Et le survivant devra pouvoir exprimer ses émotions, comprendre le sens de ce qu’il a perdu et travailler sur l’ambivalence de sa relation avec son parent maltraitant. Tout cela pour arriver à s’attacher de manière plus saine à de nouvelles personnes.

Ce travail de deuil ne pourra être entrepris que si le survivant peut supporter de travailler sur des expériences émotionnelles très douloureuses.

Mais identifier ces différentes pertes représente peut-être l'aspect le plus difficile et le plus douloureux de la guérison.

Car cela oblige la personne survivante à reconnaître qu'elle a reçu dans son enfance moins que ce qu'elle aurait dû recevoir. Mais cette prise de conscience est souvent tardive, à l’âge adulte.

Quelles pertes doivent affronter les personnes victimes de maltraitance ?

En tout premier, la perte de parents protecteurs

De nombreuses personnes maltraitées n'ont jamais connu le regard positif inconditionnel qu'elles auraient pu attendre de parents qui n'ont pas joué leur rôle de base de sécurité.

Attachement désorganisé et traumatisme complexe

La maltraitance de l’enfance est très souvent associée à une problématique d’attachement. En effet, 80 % des enfants maltraités développeront un attachement insécure qu'on appelle désorganisé vis à vis du parent maltraitant.

Et cet attachement désorganisé est un véritable facteur de vulnérabilité en ce qui concerne l’apparition ultérieure de troubles psychologiques et même somatiques.

Les études montrent que de nombreux enfants maltraités développent un syndrome de stress post-traumatique complexe. En plus des symptômes du stress post-traumatique simple, ils ont des difficultés dans la gestion des émotions, dans les relations interpersonnelles et aussi avec l'image qu'ils ont d'eux-mêmes.

Mais l'enfant n’en a souvent pas conscience puisqu'il ne connaît rien d'autre et qu’il n'a pas les moyens de comparer avec ce qui se passe dans d'autres familles.

Et on sait aussi que les enfants, pour maintenir un semblant d'attachement à leurs parents maltraitants, peuvent en arriver à minimiser, à mettre de côté ou à oublier les agressions dont ils sont victimes par un processus de dissociation.

Car pour un enfant, prendre conscience de la trahison de son parent est quelque chose d'impossible. Il a en effet besoin de son parent pour continuer à vivre.

Une prise de conscience tardive

C'est donc plus tard, surtout à l'adolescence, qu’il se rend compte que ce qui se passe dans sa vie est très différent de ce qui se passe dans la vie de ses camarades.

Et il faudra malheureusement des années pour qu’il prenne vraiment conscience qu’il n’a reçu ni l'amour, ni la considération et ni les conseils bienveillants qu'il aurait dû recevoir de ses parents.

Ce deuil des parents protecteurs peut même être vécu une seconde fois. Par exemple quand les parents, après s'être engagés dans des démarches de soins, abandonnent les traitements ou cessent de venir aux visites ou aux séances de thérapie familiale.

Et la maltraitance peut aussi aboutir à la perte d’autres relations d’attachement importantes, avec des frères et sœurs ou avec un animal de compagnie si l’enfant est séparé de sa famille.

La perte d’un sentiment de sécurité

Alors, comment arriver à se sentir en sécurité quand on a passé son enfance à être sur le qui-vive, hyper-vigilant, pour essayer de se protéger des agressions venant d’une personne en qui on est censé avoir confiance ? 

La perte de l'innocence et des plaisirs de l'enfance

De plus, les conséquences des traumatismes subis par les enfants peuvent complètement éclipser le plaisir et la satisfaction des quelques expériences positives qu’ils peuvent quand même vivre dans leur milieu maltraitant.

Et on sait que les agressions et la négligence empêchent les enfants de s'engager pleinement dans leur environnement et de s'ouvrir aux autres, ce qui réduit inévitablement leurs satisfactions et leurs plaisirs d’enfant.

La prise de conscience à l'âge adulte d'avoir été dépossédé de ces expériences normales de l'enfance confronte le survivant à un deuil supplémentaire.

Mais comment faire le deuil de ce que l’on ne connaît pas ?  Des choses manquent, des choses qui ne sont pas là mais qui auraient dû être là, sans vraiment savoir ce que c’est.

La perte des relations interpersonnelles saines

L’attachement qu'un enfant maltraité peut avoir vis-à-vis de la personne qui s'occupe de lui et le maltraite maintient malgré tout sa capacité à établir des liens humains.

Et pour lui, mieux vaut un lien maltraitant que pas de lien du tout.

Mais l'enfant, dans ce contexte de maltraitance, construit dans son esprit des modèles relationnels qui deviendront problématiques dans ses relations à l'âge adulte.

On sait que les survivants de maltraitance ou de négligence vont choisir plus souvent des relations avec des personnes peu fiables, indisponibles, voir maltraitantes. Car ce type de relation correspond à ce qu’ils connaissent depuis toujours.

Et dans les relations qui pourraient être soutenantes, ils peuvent en arrivent à rejeter ces ouvertures, car elles ne correspondent pas à ce qu'ils ont reçu de la part de leurs parents.

Donc fuir une relation toxique ou éviter une relation plus saine, le résultat est le même ; c’est l’isolement relationnel, la solitude affective et l’absence d’intimité.

Au maximum, les survivants peuvent se sentir totalement étrangers, « hors norme », exclus de la société.

Le survivant aura donc la tâche de développer des relations nouvelles, différentes, pour construire de nouveaux modèles relationnels alternatifs, plus positifs, qui contiennent le respect et le soutien mutuels.

La perte de la capacité à s’autoréguler

Par ailleurs, les enfants maltraités n'arrivent pas à développer de bonnes capacités à réguler leurs états émotionnels ; c’est l’une des conséquences les plus importantes de la maltraitance.

Et comme ils ne peuvent pas s’apaiser seuls, ils en arrivent plus tard à utiliser des solutions pour s’adapter qui sont souvent auto-destructrices, que ce soit l’auto-mutilation, les drogues, l’alcool ou la nourriture, entre autres.

Évidemment, cette difficulté à gérer ses états émotionnels contribue aux difficultés relationnelles car elle ne permet pas de résoudre les problèmes et les conflits de manière satisfaisante. 

Apprendre à réguler ses émotions est donc indispensable pour entretenir des relations saines. Mais aussi, je le rappelle, pour être prêt à s’engager dans tous les processus de deuil nécessaires pour se libérer progressivement de l’influence du passé.

La perte de l’estime de soi

Même en vieillissant, les survivants gardent souvent une mauvaise image d’eux-mêmes, souvent celle qui leur a été imposée par leurs agresseurs : ils sont mauvais, méchants, sans valeur.

Et la prise de conscience de toutes ces pertes risque bien sûr de renforcer un sentiment de honte, comme si ces pertes venaient confirmer leur peu de valeur.

Les survivants, en perdant toute estime d’eux-mêmes, perdent aussi confiance dans leur capacité à laisser le passé derrière eux.

La perte des opportunités éducatives et professionnelles et du temps perdu

Une perte à laquelle on ne pense pas toujours est celle de toutes les opportunités éducatives et professionnelles ratées, du temps perdu et de l'impossibilité à le rattraper.

La mauvaise image de soi, l’absence de sécurité suffisante, le temps passé à se protéger et à survivre entraîne inévitablement la perte de nombreuses opportunités.

Notamment pour jouer, grandir, se développer, apprendre, étudier, s’insérer professionnellement et faire des rencontres épanouissantes.

En effet, le temps qui n'a pas été disponible pour vivre tout cela est perdu et ne sera jamais rattrapé.

Et si les sentiments de colère, de ressentiment et de tristesse sont compréhensibles dans cette prise de conscience, y rester ne fera qu'ajouter à la montagne d'heures perdues accumulées au fil des années.

La perte de la santé et du bien-être

Une étude très importante, l’étude ACE pour "Adverse Childhood Experiences" a montré qu’il y avait une relation proportionnelle entre le nombre d'événements adverses subis dans l’enfance et l'apparition tout au long de la vie de problèmes de santé aussi bien psychologiques que physiques.

Quant aux survivants d’agressions sexuelles de l’enfance, on connaît leurs difficultés à vivre une sexualité épanouie, à cause de la réactivation des souvenirs d’agressions, de la honte, de la culpabilité, du dégoût. 

Et certains renoncent même à toute sexualité tandis que d’autres multiplient les relations sexuelles dans des conditions souvent dangereuses.

Toute cette souffrance abouti aussi à la perte de sens

L’être humain est construit pour donner du sens à sa réalité. Nous avons besoin de placer ce que nous savons et ce que nous vivons dans un cadre logique et cohérent.

Et c’est de ce cadre que nous puisons nos principes de vie, nos croyances et ce qui conduira nos décisions.

Mais comment donner du sens à toute cette souffrance subie dans son enfance ?

Quel sens peut-on donner à ce monde où les personnes censées vous protéger et vous aimer vous ont maltraité, négligé, abandonné ?

Certains survivants en arrivent même à renoncer à avoir des enfants, malgré parfois leur désir d’en avoir, de peur de reproduire ce qu’ils ont enduré. Ils se privent alors d’un but, d’un sens possible à leur vie.

Mais donner du sens ça veut dire aussi essayer de comprendre pourquoi cette maltraitance a pu arriver.

C’est donc se demander ce que ses propres parents ont pu vivre pour en arriver à de tels comportements maltraitants.

Et c’est toute l’importante de la recherche concernant la transmission intergénérationnelle des traumatismes.

Une perte traumatique est possible

Enfin, certains enfants peuvent perdre un membre de la famille ou une personne importante, et cette perte a pu être traumatique.

Par exemple, perdre un parent à la suite d'un suicide ou d'une agression peut entraîner un placement en famille d'accueil ou chez d'autres membres de la famille.

Malheureusement, ces différentes personnes peuvent devenir maltraitantes et exposer l'enfant à des traumatismes supplémentaires.

Abandonner le fantasme des retrouvailles

Voilà, vous voyez que le survivant de maltraitance de l'enfance, devra non seulement travailler sur les traumatismes dont il a été victime, mais aussi sur les nombreuses pertes dont il doit maintenant faire le deuil pour pouvoir créer un nouveau récit de vie.

Mais les survivants ne peuvent commencer ce travail de deuil que dans un cadre relationnel sécurisant qui leur permettra de faire face à toutes leurs pertes.

Que faire ?

Ils devront  accepter de se confronter à la douleur du passé, de sortir du déni, d’affronter leur colère, et parfois de rompre certains attachements très pathologiques.

Et ils devront abandonner des comportements autodestructeurs qui les ont pourtant aidés, dans le passé, à survivre, que ce soit des drogues, la boulimie, les auto-mutilations et bien d’autres encore.

C'est en reconnaissant toutes ses pertes et leurs conséquences que la personne survivante pourra choisir de vivre différemment.

Mais même si la clé de la guérison est de trouver la capacité à s’attacher d’une manière saine, il lui faudra aussi affronter la peur de perdre ce nouvel attachement.

Enfin, elle devra abandonner le fantasme de pouvoir réparer, le fantasme que les parents sans amour vont se transformer en parents aimants, le fantasme de retrouver l’innocence qu’elle n’a jamais eue.

Bref, il lui faudra abandonner le fantasme des retrouvailles.

Et pour y parvenir, plusieurs démarches seront nécessaires

Bien sûr, s’engager dans une psychothérapie qui prendra en compte toutes ces pertes, accompagnée d’un travail non verbal, comme des rituels de deuil et une activité artistique pour favoriser l’intégration de tous les aspects de ces expériences traumatiques. J'en profite pour rappeler l'intérêt et l'efficacité de l’EMDR.

Et il sera aussi indispensable de rétablir un soutien social comme dans n’importe quel deuil.

Alors maintenant, au travail, pour transformer la douleur en quelque chose de valeur pour vous et pour les autres. C’est ce que Judith Herman appelle « la mission du survivant » !

A bientôt pour une autre vidéo.


Bibliographie

Bloom, s. L. (2002). Chapter one beyond the beveled mirror: mourning and recovery from childhood maltreatment across the lifespan Sandra L. Bloom, MD.

Bloom, S. L. (2005). The Grief That Dares Not Speak It’s Name.

Cloitre, M., Cohen, L. R., Ortigo, K. M., Jackson, C., & Koenen, K. C. (2020). Treating survivors of childhood abuse and interpersonal trauma: STAIR narrative therapy. Guilford Publications.

Felitti, V. J., Anda, R. F., Nordenberg, D., Williamson, D. F., Spitz, A. M., Edwards, V., & Marks, J. S. (1998). Relationship of childhood abuse and household dysfunction to many of the leading causes of death in adults: The Adverse Childhood Experiences (ACE) Study. American journal of preventive medicine, 14(4), 245-258.

Francois Louboff

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