Le nouveau système nerveux autonome : deux mécanismes de défense et un mécanisme d’interaction sociale

Nous possédons deux systèmes rapasympathiques ayant des fonctions différentes et un système sympathique

Si nous sommes encore en vie, il faut en remercier l’évolution ! Elle nous a dotés de mécanismes de défense efficaces pour nous permettre de faire face aux dangers auxquels la vie peut nous confronter.

Vous avez peut-être entendu parler du système neurovégétatif, appelé encore système nerveux autonome. C’est lui qui est en charge de nous protéger. Il guette en permanence tous les signaux évocateurs d’un possible danger, que celui-ci vienne de notre environnement, de nos interactions avec les autres, ou même de notre propre corps. Non content de veiller sur notre sécurité, il nous permet aussi, quand tout va bien, de nous engager dans des interactions sociales riches et épanouissantes.

Une troisième branche pour le système nerveux autonome

​Pendant très longtemps, nous avons appris que le système nerveux autonome était constitué de deux branches ayant des rôles opposés : le système nerveux sympathique qui joue le rôle d'accélérateur (augmentation de la fréquence cardiaque et des dépenses d'énergie notamment) et le système nerveux parasympathique ​qui joue le rôle de frein (réduction de la fréquence cardiaque et récupération).

Mais depuis les travaux d’un scientifique américain, professeur de psychologie et de neurosciences, le professeurs Stephen Porges, nous savons que notre système nerveux autonome est constitué de 3 branches !

Sa « théorie polyvagale » démontre que le système parasympathique (appelé également nerf vague) est en réalité double : nous avons deux nerfs vagues !

Nous possédons donc un système nerveux sympathique et deux systèmes nerveux parasympathiques différents par leur anatomie et par leur fonction.

Le système nerveux parasympathique dorsal

Le plus ancien des trois dans l’évolution des espèces est le système nerveux parasympathique que l’on nomme « dorsal » car les noyaux d’où partent et arrivent ses fibres nerveuses sont situées en arrière du tronc cérébral (structure située juste sous le cerveau). ​

Une origine reptilienne

Il nous vient des reptiles qui, n’ayant besoin que de peu d’oxygène pour survivre, se protègent face aux dangers en réduisant de manière considérable leur métabolisme. Ils ne bougent plus, ne respirent presque plus, leur cœur ralentit considérablement. Ils font le mort et peuvent passer des heures sous l’eau.
Ce système fonctionne grâce à un neurotransmetteur appelé acétylcholine.

Ce mode de protection a été conservé par l'évolution et constitue l'un des deux mécanismes de défense disponibles chez les mammifères, dont l’homme. Pensez à la souris qui fait la morte dans la gueule du chat. Souvent les prédateurs n’aiment pas les proies mortes, contrairement aux charognards. Ils s’en détournent alors, tel le chat laissant retomber sa proie, qui en profite pour détaler à toute vitesse.

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Il innerve de nombreux organes

Lorsque le système parasympathique dorsal n’est pas utilisé dans une fonction défensive, il s’occupe de tous les organes situés sous le diaphragme, donc essentiellement des organes digestifs, mais également un peu du cœur et des poumons, situés au-dessus (une activation trop forte de ce système dorsal peut conduire à un malaise vagal voire à un arrêt cardiaque par exemple).

Quand il s'active pour nous protéger

L’activation défensive de cette branche dorsale du système nerveux parasympathique se produit quand il nous est impossible de combattre ou de fuir le danger, quand nous sommes piégés et impuissants, ou quand nous sommes confrontés à un danger potentiellement mortel. C’est l’ultime voie de secours. Ce mécanisme de défense est certes très utile pour les reptiles et d’autres espèces, mais chez l’être humain, il possède quelques inconvénients.

Comment savoir quand cette ultime défense se met en route ? Je peux me sentir seul, désespéré, abandonné, épuisé, sans affect, avec le sentiment de ne plus exister. L’activation de cette branche dorsale, ancienne, de notre système nerveux parasympathique peut se traduire par un manque d’énergie, une envie de s’isoler sans plus bouger, une sidération, une
dissociation, des troubles de la mémoire ou une dépression.

​Ma capacité d’évaluer la situation et de prendre une décision adaptée est fortement compromise. Sans parler des problèmes sexuels et digestifs parfois invalidants (défécation incontrôlée).

Tout ceci explique pourquoi une personne agressée et impuissante à se défendre tombe dans un état de sidération, ou de dissociation, d’immobilité, de soumission.

Malheureusement, l’évolution n’a pas doté l’être humain d’un moyen facile pour se sortir de cet état !

Le système sympathique

Le second des deux mécanismes de défense apparu dans l’évolution est le système nerveux sympathique.
Son activation déclenche la production d’adrénaline et de cortisol, les fameuses "hormones du stress".

Une origine plus tardive dans l'évolution

Le système sympathique apparait avec les poissons. Contrairement au système précédent qui conduisait à une réduction du métabolisme, le système sympathique produit une augmentation du métabolisme : le cœur bat plus vite et plus fort pour envoyer suffisamment d’oxygène aux muscles pour leur permettre de faire face au danger. Le foie produit plus de glucose pour leur fournir l’énergie dont ils ont besoin pour se mobiliser.

Si je peux, je me bats et dans le cas contraire, je fuis ! C’est le fameux « fight or flight », que l’on devrait en bon anglais nommer « fight or flee » (on perd alors la rime !).

Une symptomatologie variée

Lorsqu’il est activé, le système sympathique peut produire de nombreux symptômes, tant physiques (tachycardie, douleurs diverses, problèmes de digestion et de sommeil, hypertension artérielle) que psychologiques. Je peux me sentir devenir fou, incontrôlable, irritable voire furieux. Le monde me semble dangereux, hostile voire chaotique. Je peux me sentir angoissé, sur le qui-vive, à l’écoute des signaux de danger pouvant surgir dans mon environnement, incapable de me concentrer et d’écouter les voix amicales.

Le système nerveux parasympathique ventral

Ces deux systèmes de défense vus ci-dessus sont normalement, quand tout va bien, désactivés par la troisième branche de notre système nerveux autonome : la branche parasympathique ventrale (les noyaux d’où partent et arrivent ses voies nerveuses sont localisées plus en avant du tronc cérébral).

Une apparition plus récente

Ce système parasympathique ventral n’apparait dans l’évolution qu’avec les mammifères. Il innerve le cœur (c’est lui qui ralentit en permanence notre fréquence cardiaque d’environ 10 à 20 pulsations par minute, ce qu’on appelle le frein vagal), les poumons, les bronches, la trachée, la partie haute de l’œsophage, les muscles du pharynx, du larynx et du palais, et l’oreille externe.

Il travaille en étroite collaboration avec les nerfs crâniens qui innervent les muscles du visage (nerf facial), les muscles du cou et le trapèze (nerf accessoire) et l’oreille moyenne (nerf glosso-pharyngien).

Tout cet arsenal neurologique nous permet de tourner la tête vers ceux à qui l’on s’adresse, de leur parler, de leur communiquer nos émotions tant verbalement que par nos mimiques faciales et de comprendre les leurs en les regardant et en les écoutant.

Le système d'engagement social

Stephen Porges a découvert que ce système vagal ventral était la clé de voûte de ce qu’il a appelé le système d’engagement social car il permet toutes ces interactions « face-à-face ».

Grâce à lui, je me sens connecté aux autres, engagé dans ce que je fais, curieux, à l’aise, organisé et créatif. Je me sens heureux, plein d’espoir. Le monde me parait paisible et plein d’opportunités, accueillant. Ma respiration est complète, ma fréquence cardiaque et ma pression artérielle sont bien régulées, ma digestion fonctionne bien, tout comme mon sommeil et mon système immunitaire. Je peux me concentrer sur les conversations amicales, j’ai une vue d’ensemble, je peux réaliser mes projets, jouer, me sentir productif. Je peux vire et aimer, que je sois seul ou avec les autres.

Mais pour activer ce système d’engagement social, je dois me sentir en sécurité et mon corps ne doit percevoir aucun signal de danger. Les mécanismes de défense sympathique ou parasympathique dorsal sont alors désactivés.

Précision encore que la maturation de ce système parasympathique ventral peut être défaillante chez le prématuré (ce qui explique les problèmes de déglutition et certaines morts subites par activation défensive du système parasympathique dorsal qui produit un arrêt cardiaque)

Le jeu et l’amour

Certaines circonstances permettent toutefois l’activation à la fois du système d’engagement social et de l’un des deux mécanismes de défense.

Lorsque deux enfants chahutent un peu vivement, pour jouer, ils peuvent se donner gentiment quelques coups, mais ils restent en étroite communication visuelle afin de s’assurer d’être toujours dans l’engagement social et non dans l’agressivité.

Le parasympathique ventral (l’engagement social) et le sympathique (la mobilisation) s'activent alors en même temps. Le jeu permet la mobilisation sans danger. Il peut d’ailleurs être compris comme un apprentissage : celui de passer, sans peur, par les trois états (engagement social, mobilisation, immobilisation).

Le jeu permet d’acquérir la capacité de co-réguler (réguler avec l’aide d’autrui) ses propres états émotionnels, en permettant l’immobilisation sans peur au contact des autres. Il fait le lit d’une capacité à la
résilience.

De la même manière, l’amour nécessite l’activation conjointe du système d’engagement social (parasympathique ventral) et du parasympathique dorsal qui permet l’immobilisation nécessaire à la réalisation de l’acte sexuel. On comprend mieux pourquoi on retrouve de nombreux récepteurs à l’ocytocine (hormone impliquée dans l’accouchement et l’allaitement, mais aussi dans l’attachement) dans ces deux systèmes parasympathiques.

La souffrance

Malheureusement, de nombreuses personnes connaissent rarement cet état d’équilibre, d’engagement et de bien-être. Elles restent coincées dans une oscillation entre des mécanismes de défense actif (sympathique) ou d’effondrement (parasympathique dorsal).

Leur corps ne cesse de leur envoyer des signaux de danger qui sont en fait inappropriés, liés à des situations passées qui n’ont pas pu être intégrées ni       « digérées ».

Elles sont devenues des expertes en défense. Mais ces mécanismes de défense se déclenchent de manière automatique, totalement inconsciente. Ce qui les rend d’autant plus douloureux.

La théorie polyvagale propose de comprendre par exemple la symptomatologie du syndrome de stress post-traumatique comme la conséquence d’un système d’engagement social dysfonctionnel associé à un seuil de déclenchement abaissé du système défensif de mobilisation ou du système défensif d’immobilisation. Ceci pourrait expliquer les différences de réaction chez des personnes victimes du même événement traumatique.

En cas de danger

Lorsque des signaux de danger sont perçus, une cascade de réactions se met en place :

  • En premier lieu, le frein vagal se lève. De manière très rapide et tout aussi rapidement réversible, le cœur augmente sa fréquence afin de pouvoir faire face à l’éventuel danger. C’est un mécanisme souple et immédiatement disponible. Si la situation le permet, nous pouvons faire jouer notre système d'engagement social pour tenter de désamorcer le danger (on peut essayer de parler avec notre agresseur par exemple). Encore faut-il que le système parasympathique ventral d’engagement social soit bien mature, ce qui n’est pas toujours le cas chez les personnes ayant un attachement insécure (victimes d'abus sexuels répétés ou d'autres formes de maltraitances graves dans l’enfance par exemple). Cette levée du frein vagal permet de faire face au danger sans activer automatiquement le mécanisme de défense sympathique de mobilisation.

  • Si la levée du frein vagal n’est pas possible ou pas suffisante, le mécanisme de défense sympathique de mobilisation s'active. Il permet de faire face au danger en luttant ou en fuyant (production d'adrénaline et de cortisol). Malheureusement, ce système est plus lent à se calmer et son activation trop prolongée (stress chronique) peut conduire à des complications cardio-vasculaires notamment.

  • Si la lutte ou la fuite ne sont pas possibles, ou si le danger est potentiellement mortel, c’est le système parasympathique dorsal d’immobilisation qui se déclenche (sidération, soumission, dissociation, perte de connaissance).

La sécurité n’est pas synonyme d’absence de danger

Pour finir, il est important de préciser que se sentir en sécurité n’est pas synonyme d’absence de danger.

Trois conditions sont nécessaires pour se sentir en sécurité :

  • Le système nerveux autonome ne doit pas être dans un état défensif (ni mobilisation sympathique ni immobilisation parasympathique dorsale).

  • Le système d’engagement social doit être actif pour maintenir les deux autres systèmes dans un fonctionnement homéostasique, garant de la croissance, de la santé et du rétablissement.

  • ​La voix de l’autre, ses gestes et ses mimiques faciales doivent transmettre des signaux de sécurité à notre système nerveux autonome.

En situation d’interaction sociale, l’organisme doit percevoir ces indices de sécurité pour activer son système d’engagement social et empêcher le déclenchement des mécanismes de défense.

L’organisme peut alors fonctionner dans sa « fenêtre de tolérance ». 
​Quelques conseils pour y mieux y parvenir suivront dans un prochain article !

Bibliographie

The pocket guide to the polyvagal theory – The transformative power of feeling safe, Stephen Porges, W.W.Norton & Compagny, 2017.

The polyvagal theory in therapy - Engaging the rhythm of regulation - Deb Dana, W.W.Norton & Compagny, 2018

Francois Louboff

Francois Louboff

  • Avatar Dromas dit :

    Bonsoir Docteur,
    Je pense que c’est un article qui doit être relu pour bien en comprendre le sens. Ma première réaction serez celle-ci :

    “l’organisme doit percevoir ces indices de sécurité pour activer son système d’engagement social et empêcher le déclenchement des mécanismes de défense.”

    Si l’organisme n’arrive pas à percevoir ces indices de sécurité en question, que fait on ? et comment faire afin que ces trois critères puissent êtres en mode de fonctionnement et tous les trois en symbiose ..

    “L’organisme peut alors fonctionner dans sa « fenêtre de tolérance”
    Cela reste pour moi encore inconnu..Ma fenêtre de tolérance ..Peut être que finalement cela m’effraie ..

    Bonne soirée. Merci de nous faire sortir de notre zone de confort , car c’est ainsi que l’on peux avancer encore un peu plus dans la compréhensions de nos soucis et de nos troubles!

    • Avatar François Louboff dit :

      Merci pour votre commentaire.
      Si l’organisme n’arrive pas à se sentir en sécurité, il reste bloqué dans les attitudes défensives, passant du parasympathique dorsal (immobilisation) au sympathique (mobilisation).
      La difficulté est bien sûr de revenir dans la sécurité du moment présent, surtout quand certaines “parties” sont encore au temps du traumatisme …

      • Avatar Béatrice dit :

        Bonjour Docteur ,
        ‘c’est le système parasympathique dorsal ‘
        Ma question est : est-ce que cela peux arriver qu’un organisme fonctionne constamment dans se mécanisme ?
        Merci.

        • Francois Louboff Francois Louboff dit :

          Bonsoir Béatrice,
          Non, aucun organisme ne reste fixé sur un seul de ces systèmes. Il passe au cours de la journée par ces trois modes de fonctionnement. Chaque moment de la journée déclenche l’un de ces trois systèmes, en fonction de ce que la personne est en train de vivre. L’objectif est de revenir le plus souvent possible dans l’engagement social (parasympathique ventral), donc de parvenir à quitter la défense sympathique ou parasympathique dorsale le plus vite possible ! Mais comment y parvenir ? Voilà toute la question…

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