3 septembre 2018

Abus sexuels et revictimisation : première partie

revictimisation femme battue

Abus sexuels et revictimisation

J'aborde ici le thème très important de la revictimisation qui touche certaines victimes d’abus sexuels subis dans l’enfance. C'est le premier article d’une série qui en comportera trois.

Quelques chiffres

Nous savons que la fréquence des abus sexuels, y compris l’inceste, reste très élevée : 15% à 33% des filles (enfants) ont été victimes d’agression sexuelle.
Les garçons sont également victimes d’abus sexuels, dans une proportion un peu moindre.​
Quant aux femmes adultes, 15 à 25 % d’entre elles ont été victimes d’agressions sexuelles ou de viols.

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Des conséquences connues et nombreuses

Les agressions sexuelles subies dans l’enfance ou à l’âge adulte entraînent de nombreuses conséquences psychologiques : anxiété, phobie, maladies dépressives, syndrome de stress post-traumatique, problèmes sexuels, toxicomanies, troubles alimentaires, culpabilité, honte, pour n’en citer que quelques-unes.
Sans parler des conséquences physiques (troubles digestifs, gynécologiques ou urinaires par exemple).

La revictimisation

Les victimes d’abus sexuels subis dans l’enfance ont plus de risques d’être victimes de nouvelles agressions sexuelles, physiques ou psychologiques dans leur vie que les femmes n’ayant pas subi d’abus.
C’est ce qu’on appelle la revictimisation.

Les violences sexuelles

Plusieurs études confirment l'augmentation du risque pour une victime d’abus sexuel dans l’enfance d’être victime d’une nouvelle agression sexuelle à l’âge adulte, comparé à des non-victimes, les chiffres allant de 2 à 11 fois plus de risques[1]-[2] !

Les violences physiques

D’autres études montrent des résultats similaires en ce qui concerne la revictimisation sous forme d’abus physiques.
Entre 27 et 49 % des victimes d’abus sexuels subissent des abus physiques, ce qui n’est le cas que de 12 à 18 % des personnes non victimes[3].

Également les violences émotionnelles

Enfin, la revictimisation peut s’exprimer sous forme de maltraitance psychologique. Celle-ci peut d’ailleurs précéder ou accompagner l’abus physique.
Certaines recherches montreraient que l’abus émotionnel pourrait être encore plus dévastateur que l’abus physique.

Les actes d’auto-mutilation, bien qu’ils soient très fréquents parmi les victimes d’abus sexuels, n’entrent pas dans la définition de la revictimisation, car ils proviennent de la victime elle-même.

Pourquoi ?

Comment expliquer cette plus grande vulnérabilité des victimes d’abus sexuels à subir encore et encore de nouvelles agressions ?

L'histoire personnelle

Tous les modèles de revictimisation partagent l’hypothèse que l’abus sexuel peut altérer profondément la personnalité de l’individu et son développement social.
De nombreuses études ont en effet permis d’éclairer comment l’abus sexuel initial façonne la personnalité de l’individu.
Malheureusement, la plupart des études disponibles encouragent ainsi une interprétation fondée essentiellement sur la responsabilité de la victime.

Mais pas que ...

Nous savons que l’histoire personnelle (développement ontologique) ne suffit pas à tout expliquer.
Il est nécessaire de prendre en compte le milieu familial et amical (microsystème), les structures sociales plus larges telles que le travail, le voisinage, les réseaux sociaux (exosystème) et les valeurs culturelles associées aux systèmes de croyances, comme les préjugés ou les idées reçues (macrosystème).

Ces différents niveaux interagissent d’une manière telle que la revictimisation devient plus probable.
C’est ce qu’on appelle l’approche écologique[4] (voir une approche globale de la revictimisation sur ce blog): le comportement individuel ne peut être compris qu’en tenant compte des facteurs de chacun de ces niveaux : individuel, interpersonnel et socioculturel.

L’approche écologique évite la tendance à se focaliser uniquement sur ce que la victime a fait ou pas fait et qui la met en position d’être revictimisée.
Elle considère comment d’autres éléments peuvent donner naissance à ces revictimisations (par exemple la manière qu'ont les agresseurs de percevoir les victimes, les contraintes culturelles ...).

Que montrent les recherches ?

Différents types de violence ont été pris en compte

Les chercheurs ont étudié plusieurs aspects concernant les violences sexuelles subies à l’âge adulte :

  • le type d’activité sexuelle (attouchements, contacts oro-génitaux, pénétrations sexuelles ou par des objets),
  • l’identité de l’agresseur (connaissance ou étranger),
  • et les moyens de contrainte utilisés.

Quant aux violences physiques, outre les violences sévères, les violences
« mineures » ont également été prises en compte.​​
Enfin, les abus émotionnels et les comportements de domination et d’isolement ont été évalués.

Des résultats préoccupants

Les résultats de l’étude déjà citée ont ainsi confirmé que les victimes d’abus sexuels ont plus de risque de subir :

  • des attouchements non sollicités par une personne connue usant de son autorité
  • ou des contacts oro-génitaux par une personne connue favorisés par l’utilisation d’alcool ou de drogues
  • ou des relations sexuelles non voulues :
    • avec une personne connue usant de son autorité ou de sa force physique
    • ou avec un étranger usant de son autorité.

En ce qui concerne les abus physiques, les victimes d’abus sexuels subissent plus de violences « mineures » et plus de violences sévères que les personnes non victimes.

​Enfin, les victimes d’abus sexuels souffrent plus que les non victimes de maltraitance psychologique, d’actes de domination-isolement, et d’abus émotionnels verbaux.

​Ainsi, plus de la moitié des femmes victimes d’abus sexuels ont rapporté une des formes de contact sexuel non sollicité (52.3 %).
Pour 26.4 % d’entre elles, il s’agissait de relations sexuelles.​​
25.9 % des femmes victimes d’abus sexuels ont subi au moins un abus physique sévère, ou deux abus physiques « mineurs ».​​
Des niveaux élevés de maltraitance psychologique ont également été rapportés.

Que faire de ces constatations ?

Une plus grande vulnérabilité

Tous les facteurs individuels liés aux abus sexuels de l’enfance ne conduisent pas en eux-mêmes à la revictimisation. En effet, toutes les victimes souffrant de conséquences négatives ne sont pas revictimisées plus tard dans leur vie.​​

Mais ces facteurs peuvent façonner les relations de la victime d'abus sexuel avec de potentiels agresseurs et d’autres personnes qui pourraient autrement les protéger.​​ 

Ainsi, les victimes d’abus sexuels apparaissent plus vulnérables aux pressions verbales ou aux pressions émanant de personnes dépositaires d’une autorité.​​ L’abus sexuel a-t-il instillé une peur de l’autorité ? A-t-il favorisé une stratégie consistant à « faire le mort » pour survivre à ces expériences douloureuses et réduire la souffrance physique ?​​ Malheureusement, de telles stratégies augmentent le risque ultérieur d’une nouvelle victimisation.​​

A une époque où de nombreux cas de harcèlement professionnel sont dévoilés, il n’est pas surprenant que de nombreuses personnes concernées soient d’anciennes victimes d’abus sexuels.​​

Ces résultats montrent aussi que des relations sexuelles non voulues peuvent être imposées sans que l’agresseur ne fasse usage de violence.

Informer les victimes de ce risque

Il est nécessaire d'informer les victimes d'abus sexuels de ces risques afin d’encourager des démarches thérapeutiques.
Les victimes doivent apprendre à dire non à un homme exerçant une pression verbale. Elles doivent aussi se méfier de l’alcool et des drogues qui augmentent les risques d’agressions sexuelles.

​Pour aider les victimes à empêcher de futurs abus, les américains ont élaboré des programmes de protection.​​
Trois catégories de défenses doivent être mises en place[5] :

  • des stratégies adaptatives afin de réduire les réactions physiologiques et psychologiques de détresse, revenir à un fonctionnement social et quotidien normal, retrouver un bien-être personnel, maintenir une estime de soi positive ainsi qu’un sentiment d’efficacité personnelle.
  • des stratégies proactives pour anticiper un événement potentiellement dangereux et prendre les mesures nécessaires afin d’en empêcher la survenue ou de le modifier avant qu’il n’ait lieu (apprendre à discerner et éviter les menaces de violence sexuelle)
  • et des stratégies défensives-résistantes pour apprendre à se défendre et résister activement à l’agression sexuelle.

Un modèle de prévention a été élaboré, appelé modèle des 3 A : « Assess, Acknowledge, Act ».
En français : évaluer (le danger et les ressources disponibles pour faire face), reconnaitre (la menace), agir (pour résister).

Les seuls coupables restent les agresseurs

Le lien établi entre abus sexuels de l’enfance et revictimisation ne doit en aucun cas servir à culpabiliser les victimes.
Il ne doit pas non plus contribuer à propager un mythe qui a la vie dure : une femme violée l’a cherché, d’une manière ou d’une autre elle l’a voulu…​​

Les seuls coupables restent les agresseurs.

De plus, le milieu proche, l’environnement social, les idées reçues et les préjugés concernant ce que doit être une femme et ce que doit être un homme doivent absolument être pris en compte.​​

Je détaillerai dans un prochain articles cette approche globale de la revictimisation où les 4 niveaux interagissent pour favoriser une revictimisation : le niveau personnel (développement ontologique), le contexte immédiat (microsystème), le contexte social plus large (exosystème) et le contexte culturel (macrosystème).

​Enfin, nous verrons dans un dernier article les trois catégories de défenses que peuvent utiliser les victimes d’abus sexuels pour réduire le risque de revictimisation.

N’hésitez pas à mettre des commentaires, j’y répondrai avec plaisir.

Bibliographie 

  1. Affective, Behavioral, and Social-Cognitive Dysregulation as Mechanisms for Sexual Abuse Revictimization – C.J. Lutz-Zois, C.E. Roecker Phelps, A.C. Reichle, Violence and victims, Vol. 26 No 2, 2011
  2. Child Sexual Abuse and Revictimization in the Form of Adult Sexual Abuse, Adult Physical Abuse, and Adult Psychological Maltreatment – T.L. Messman-Moore, P.J. Long, Journal of interpersonal violence, Vol. 15 No. 5, May 2000, 489-502
  3. Revictimization and Self-Harm in Females Who Experienced Childhood Sexual Abuse; Results From a Prospective Study; J. G. Noll, L. A. Horowitz, G. A. Bonanno, P. K. Trickett, F. W. Putnam, Journal of Interpersonal violence, Vol 18 No 12, December 2003, 1452-1471, DOI: 10.1177/0886260503258035
  4. An Ecological Approach to Understanding Sexual Revictimization Linking Personal, Interpersonal, and Sociocultural Factors and Processes – Liz Grauerholz,, Child maltreatment, Vol. 5, No 1, February 2000 5-17
  5. A coping theory framework toward preventing sexual revictimization – R. J. Macy, Aggression and Violent Behavior 12 (2007) 177–192
Francois Louboff

Francois Louboff

  • Avatar Virginie dit :

    Un grand merci pour votre blog , vos articles et vidéos non seulement très éclairants mais aussi lucides et optimistes quand aux chemins à emprunter quand on se sent dans l impasse!

  • Avatar Clément dit :

    Merci beaucoup pour ces explications précises et déculpabilisantes sur la revictimisation. Cela semble évident, mais il est essentiel de rappeler, comme vous le faites, que ce sont les agresseurs et non les victimes qui devraient porter la culpabilité liée à ces abus. Par ailleurs, la remarque sur l’éventuel lien entre abus sexuels dans l’enfance, peur de l’autorité et harcèlement à l’âge adulte est très éclairante. Si seulement tous les professionnels (médecins, thérapeutes, travailleurs sociaux, éducateurs…) susceptibles de se trouver sur le chemin de ces victimes avaient connaissance de cet article et de ceux à suivre…

    • Avatar François dit :

      Merci Clément pour votre commentaire et vos encouragements. L’un des objectifs de ce blog est justement de diffuser des informations encore trop peu connues en France car émanant de chercheurs publiant en anglais. La suite est en préparation 🙂

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