Parties dissociatives qui imitent l’agresseur : ennemies ou alliées ?

Il arrive que des enfants soient battus, humiliés ou agressés sexuellement de multiples fois.

Ces traumatismes entraînent des conséquences qui seront très variables d’un enfant à l’autre.

Mais souvent, pour survivre, ces enfants doivent se dissocier. Le traumatisme crée des divisions dans leur personnalité qu’on appelle des parties de la personnalité.

Parties émotionnelles, parties apparemment normales, parties qui imitent l’agresseur : voyons à quoi elles correspondent.

La théorie structurale de la dissociation

Chaque partie de la personnalité réagit et se comporte d'une manière qui lui est personnelle. Chacune a ses propres idées et ses propres émotions. Et chacune perçoit les sensations corporelles et tout ce qui vient de l'extérieur à sa façon. Tout ceci pour dire que chaque partie est très différente de toutes les autres.

Elles ont souvent la certitude d’exister en tant que parties totalement séparées et autonomes. Et ce sens de l’autonomie est très variable, pouvant aller jusqu’à posséder un âge précis ou un prénom par exemple.

Mais attention ! Ces parties ne correspondent pas à des personnes ou à des personnalités à part entière. Il n’y a en réalité qu’une seule personne, même si elle-même ne le ressent pas toujours comme ça !

Ce modèle de la dissociation s’appelle la théorie structurale de la dissociation. Et pour mieux comprendre, je vous encourage à lire l’article et à regarder la vidéo sur la mémoire traumatique et les parties dissociatives dans mon blog.

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Les parties émotionnelles

Certaines parties psychiques ont gravé en elles des sensations, des émotions, des pensées qu’avait l’enfant lorsqu’il a été agressé. Depuis, ces parties enfants, qui vivent à l’intérieur de la personne devenue adulte, restent terrorisées et pleurent, comme si l’agression continuait. On les appelle des parties émotionnelles de la personnalité.

Elles passent leur temps et leur énergie à se protéger contre d’éventuels dangers venant aussi bien de l’intérieur du psychisme que de l’extérieur. Elles n’ont pas conscience de l’ici et du maintenant. On dit qu’elles sont bloquées au temps du traumatisme.

Les parties apparemment normales

Mais d’autres parties existent, qui s’occupent de gérer la vie quotidienne. Ce sont des parties qu’on appelle « parties apparemment normales de la personnalité». Elles permettent notamment de travailler, de jouer, d'aimer et de s’occuper de sa famille. Et elles font tout pour éviter de penser aux souvenirs traumatiques.

Il n’y a habituellement qu’une seule partie apparemment normale, sauf chez les personnes souffrant d’un trouble dissociatif de l’identité. Dans ce cas, il y en a plusieurs, qui correspondent aux différentes personnalités qui peuvent se manifester.

Les parties qui imitent l’agresseur

Et parmi les parties émotionnelles de la personnalité, celles qui sont bloquées au temps du traumatisme, certaines sont plus intrigantes. On les appelle des  « parties qui imitent l’agresseur ».

Elles affirment qu'elles sont l’agresseur et non pas la victime, et leurs émotions comme leurs comportements ressemblent à ceux des agresseurs.

Ces parties émotionnelles qui se sont identifiées jusqu’à un certain point à l’agresseur, sont presque toujours présentes chez les individus qui ont été traumatisés pendant de longues périodes.

Elles prennent apparemment plaisir à punir, maltraiter ou agresser les parties enfants, comme le faisait le véritable agresseur. Elles se vivent et se présentent comme les agresseurs d’origine en train de se livrer à leurs actes traumatisants.

Des voix

Tout cela se passe à l’intérieur de votre psychisme : vous entendez une voix qui vous insulte, vous crie dessus, vous rabaisse en vous traitant de nullité, de looser, d’incapable, et vous empêche de tenter quoi que ce soit de nouveau dans votre vie.

Mais entendre des voix ne signifie heureusement pas toujours que l’on est psychotique. En fait, très souvent, les voix sont les voix de ces parties psychiques qui sont apparues au moment des traumatismes.

Et si vous souffrez de telles manifestations dissociatives, vous avez probablement envie de vous débarrasser de ces parties agressives qui perturbent tant votre vie.

Car leurs comportements sont trop menaçants ou trop blessants, que ce soit envers vous ou parfois envers d’autres personnes. Il est très probable que vous considériez leurs comportements comme totalement inutiles...

Et bien, détrompez-vous !

Ces parties cherchent à vous protéger

Bizarre, n’est-ce pas ? Oui il y a en effet un paradoxe. Car ces parties cherchent en réalité à vous aider, à vous protéger.

Croire être l’agresseur, c’est leur façon de vous protéger contre les aspects les plus intolérables des événements traumatiques que vous avez subis.

Elles ont géré ces situations, pour vous, quand la douleur, la peur, la colère, l’impuissance, la culpabilité ou la honte étaient insupportables. Elles ont endossé et pris sur elles ces expériences douloureuses et toutes ces émotions terrifiantes. Elles les ont conservées en elles-mêmes pour épargner les autres parties.  Comme une sorte de sacrifice !

Évidemment, encore une fois, elles ne sont pas les vraies personnes qui vous ont maltraité ou abusé.

Mais elles leur ressemblent tellement que d’autres parties en vous peuvent se laissent berner ! Au point de les désavouer et de les renier.

Alors qu’en fait, elles se sont développées pour vous aider dans les situations les plus douloureuses du passé.

Ces parties émotionnelles agressives considèrent que c'est dangereux d'être en relation avec les autres, d'être dépendant ou d'avoir des besoins affectifs. Car elles croient souvent que les besoins qu’a l’enfant d’être aimé et choyé sont les véritables causes de la maltraitance, et que sans ces besoins, il n’y aurait pas de maltraitance.

Alors, elles font tout pour éviter que vous vous retrouviez dans ces situations qu’elles perçoivent comme dangereuses. C’est-à-dire des situations qui pourraient vous blesser, vous faire peur, ou vous rendre honteux.

Leurs stratégies

Ces parties qui imitent l’agresseur utilisent plusieurs stratégies que nous allons détailler.

Comment font-elles ? Et bien elles appliquent la tactique militaire qu’on appelle les frappes préventives. Empêcher le problème avant qu’il ne se produise.

Comme elles savent que certains comportements que vous avez eus dans le passé ont abouti à de la douleur, de la peur ou de la honte, elles s’arrangent pour que vous ne reproduisiez pas ces comportements.

Par exemple :

            - Elles font tout pour que vous ne fassiez jamais d’erreur. Elles ne veulent pas que vous preniez le risque d’échouer. Et pour ne pas faire d’erreur, le plus efficace est de ne jamais rien tenter. Elles vous disent alors que vous allez forcément échouer et que vous êtes un perdant. En réalité, elles cherchent seulement à vous éviter de souffrir d’une trop grande déception ou d’une dévalorisation trop douloureuse.

            – Elles vous forcent à éviter toutes les situations sociales pour vous éviter tout risque d’humiliation ou de rejet.

            – Elles ne veulent surtout pas que vous racontiez ce que vous avez vécu enfant, car dans le passé, le fait de dévoiler la vérité a entraîné des conséquences terribles.

            – Elles font peur aux parties enfants, les menacent, les punissent, les humilient ou les battent pour qu’elles arrêtent de pleurer et qu’elles se taisent. Car dans le passé, pleurer ou parler était dangereux.

            – Elles vous disent que la thérapie est inutile. Elles ne veulent pas que vous ayez trop d’espoir car vous pourriez être terriblement déçu.

            – Elles ont peut-être peur que si vous changez quoi que ce soit dans votre vie, elle devienne pire et non meilleure.

Puisqu’elles ne peuvent pas vous protéger en contrôlant ce qui se passe en dehors de vous, elles essayent de vous protéger en vous contrôlant.

Bien entendu, ces comportements agressifs et colériques ne sont pas efficaces à long-terme. Tout comme le fait de vous faire du mal ou de prendre différentes drogues. Ces différentes solutions peuvent être efficaces sur le moment. Mais ces comportements destructeurs ne permettront jamais de résoudre vos problèmes de manière durable.

Le travail en thérapie avec ces parties

Vous devez donc comprendre petit à petit ce qui a amené ces parties qui imitent l’agresseur à s’installer en vous. Mieux vous comprendrez les raisons de leur existence, mieux vous parviendrez à changer le regard que vous portez sur elles et à dépasser la peur et la honte qu’elles vous inspirent.

Durant une thérapie, ces parties qui imitent l’agresseur sont souvent ignorées pendant très longtemps. Tout simplement parce qu’elles n’ont pas été repérées ni identifiées.

Car vous vous sentez tellement honteux et terrifié que vous ne pouvez pas vraiment parler et décrire tout ce qui se passe en vous.

Il est donc indispensable que ces parties protectrices, malgré les apparences, soient régulièrement conviées et consultées dans la thérapie.

Elles pourront alors s’assouplir et devenir de véritables alliées en s’associant aux autres parties de votre personnalité pour coopérer au sein d’une équipe intérieure.

Il sera nécessaire, très progressivement et avec douceur, de les confronter à la réalité. C'est à dire en leur montrant des faits qui s’opposent à leur croyance d’être l’agresseur. Par exemple l’agresseur est décédé, ou il est très vieux, ou il vit ailleurs ou il est en prison ; le patient est maintenant un adulte et a sa propre famille ; le thérapeute n’était pas là quand le patient était jeune, et être dans le bureau maintenant indique que le temps a passé ; la partie partage le même corps avec le patient.

Quant au thérapeute, il valorisera leurs objectifs mais pas les moyens qu’elles utilisent. Car même si elles atteignent ces objectifs, ce ne sera que de manière temporaire, et ça n’empêchera pas le problème de revenir.

Mais il faut reconnaître que tous les thérapeutes ne connaissent pas assez bien les troubles dissociatifs pour pouvoir envisager les choses sous cet angle !

Alors, pour résumer

Le rôle principal de ces parties qui imitent l'agresseur c'est de vous protéger des menaces de l’agresseur qui continuent d’être vécues comme si elles existaient encore dans le présent.

Elles vous aident aussi à vous protéger de la prise de conscience, de la réalisation insupportable d’avoir été un enfant sans secours et impuissant.

Quant à leur sadisme apparent, il n'est qu'une défense contre une vulnérabilité et une impuissance profondes.

Ces parties qui imitent l'agresseur vous protègent aussi de la honte en vous agressant pour vous empêcher de revivre une situation qui pourrait être source de honte.

Comme on l'a vu, elles contiennent, elles renferment les souvenirs les plus traumatiques.

Et enfin, elles peuvent vous apporter un exutoire pour vos propres tendances inavouées sadiques et punitives. Et oui, vous en avez, comme tout le monde !


Voilà. J’espère que ces quelques précisions vous aideront à mieux comprendre et mieux accepter ces parties qui imitent l’agresseur.

Et pour ceux qui sont en thérapie, que cela vous encourage à aborder cette facette de votre personnalité.

A bientôt pour une autre vidéo !

Bibliographie

Detournay, F., Hopchet, M., Steele, K., Boon, S., Goffinet, S., Lorent, T., ... & Batjoens, R. (2018). Traiter la dissociation d'origine traumatique: Approche pratique et intégrative. De Boeck Supérieur.

Boon, M. S., Steele, K., & Van der Hart, O. (2014). Gérer la dissociation d'origine traumatique: exercices pratiques pour patients et thérapeutes. De Boeck supérieur.

Francois Louboff

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