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Comprendre le psychotraumatisme : de la survie à la résilience et à la croissance post-traumatique

Un traumatisme ne produit pas seulement des symptômes

Quand on parle de psychotraumatisme, on décrit souvent une liste de symptômes : des souvenirs qui s’imposent, des cauchemars, de l’hypervigilance, de l’évitement, de l’anxiété, parfois une dissociation, des difficultés relationnelles ou une impression permanente d’insécurité...

Tous ces symptômes sont évidemment importants. Mais ne voir les choses que sous cet angle peut donner l’impression qu’après un traumatisme, quelque chose s’est simplement 
« déréglé » dans notre cerveau ou dans notre fonctionnement psychologique.

Il existe, heureusement, une autre manière de comprendre ce qui se passe.

On peut considérer qu’un traumatisme oblige notre organisme et notre psychisme à se réorganiser pour faire face à une situation qui dépasse leurs capacités habituelles d’adaptation.

Certaines réactions que nous appelons ensuite des symptômes ont donc d’abord été des tentatives de protection.

Le problème n’est pas nécessairement qu’elles existent. Le problème, c'est qu’elles peuvent persister alors que les circonstances ont changé.

Pour comprendre ce phénomène, je vous propose de suivre trois étapes : survivre, retrouver de la liberté, puis, parfois, se transformer.

Survivre : quand l’organisme change pour faire face au danger

Commençons par une notion importante : l’allostasie.

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Nous connaissons plus souvent le terme d’homéostasie : notre organisme cherche à maintenir, malgré les perturbations, certaines variables dans une zone relativement stable, comme la température corporelle ou la concentration de sucre dans le sang.

Mais pour rester stable, un organisme doit justement être capable de changer.

Et c’est cela, l’allostasie : maintenir son équilibre en modifiant son fonctionnement en fonction des circonstances.

Si je rencontre un danger, ma fréquence cardiaque augmente, ma respiration se modifie, mon attention se focalise, certaines fonctions passent au second plan. Mon organisme ne dysfonctionne pas : il change ses priorités.

Face à un traumatisme, cette adaptation peut devenir beaucoup plus profonde.

Le cerveau apprend à repérer très vite les signaux de danger. Le système nerveux devient plus réactif. L’attention se focalise sur ce qui pourrait annoncer une menace. Certaines émotions deviennent difficiles à supporter. Et certains comportements sont privilégiés : fuir, se figer, se soumettre, contrôler ou éviter par exemple.

On peut comprendre tout cela comme une réorganisation défensive.

La spécialisation défensive

On pourrait même parler de spécialisation défensive.

Ce terme ne correspond à aucun diagnostic psychiatrique. Il permet simplement de comprendre qu’un organisme exposé durablement à certains dangers peut devenir extrêmement performant pour y répondre.

Un enfant qui vit avec un parent imprévisible peut apprendre à repérer une modification minuscule de son visage, de sa voix ou de sa façon de marcher.

Une personne ayant subi des violences sexuelles peut apprendre à se couper très rapidement de ses sensations corporelles.

Une autre peut devenir extrêmement attentive aux besoins des autres pour éviter les conflits ou maintenir un lien d'attachement.

Une autre encore peut chercher à tout contrôler parce que l’imprévisibilité est devenue synonyme de danger.

Dans le contexte où ces comportements sont apparus, ils étaient particulièrement utiles.

Le problème est qu’un système peut devenir très efficace pour survivre dans un certain environnement, mais être moins capable de s’adapter quand cet environnement change.

Quelqu’un qui a appris que dire non était dangereux peut continuer à se soumettre dans des situations où il aurait aujourd’hui la possibilité de poser une limite.

Quelqu’un qui a appris que toute proximité était potentiellement dangereuse peut continuer à se protéger même face à des personnes fiables.

Le cerveau ne se demande pas seulement : « Que se passe-t-il maintenant ? »

Il se demande aussi : « Ce que je vis maintenant ressemble-t-il à une situation dangereuse que j’ai déjà vécue, et à laquelle ? »

Quand la protection devient coûteuse : la charge allostatique

Mais toutes ces adaptations ont également un coût. Car maintenir un organisme en état d’alerte demande beaucoup d’énergie.

Surveiller constamment son environnement, anticiper les réactions des autres, contrôler ses émotions, dormir d’un sommeil léger, éviter certaines situations ou maintenir une tension musculaire excessive peut finir par devenir épuisant.

C’est ce que décrit la notion de charge allostatique. Une réponse de stress ponctuelle est normale et souvent utile. Mais lorsque les mécanismes de stress sont sollicités trop souvent, trop longtemps, ou qu’ils s’arrêtent difficilement, leur coût s’accumule.

On peut donc résumer cette première partie ainsi : ce qui nous protège peut aussi finir par nous épuiser.

Retrouver de la liberté : de la rigidité à la flexibilité

Pour comprendre la récupération après un traumatisme, une autre notion est particulièrement utile : celle de fenêtre de tolérance.

Cette expression désigne la zone d’activation émotionnelle dans laquelle une personne peut ressentir ses émotions et faire face à un stress mais en restant suffisamment présente, capable de penser, de réfléchir, de communiquer, de ressentir et d’agir.

Mais si son activation émotionnelle la fait sortir de cette fenêtre, elle peut basculer vers une hyperactivation avec panique, colère, agitation, hypervigilance, ou au contraire vers une hypoactivation avec engourdissement, sidération, déconnexion et parfois dissociation.

Mais ne croyez pas que la bonne santé psychologique consiste à rester calme, au milieu de la fenêtre, tout le temps. Ce serait complètement irréaliste.

Le véritable enjeu est plutôt : jusqu’où je peux être activé sans perdre ma liberté intérieure et rester prisonnier d'un seul mode de fonctionnement ? Et surtout, est-ce que je peux revenir ensuite vers un état plus apaisé ?

La flexibilité plutôt que le calme permanent

Et cela conduit à une notion qui me semble vraiment importante, celle de flexibilité.

Un fonctionnement psychologique sain n’est pas un fonctionnement dans lequel nous n’avons plus peur, plus de colère, plus de réactions défensives.

Non. C’est un fonctionnement dans lequel nous pouvons disposer de plusieurs réponses possibles.

Imaginez deux personnes confrontées à une situation difficile. La première peut avoir peur, puis réfléchir, demander de l’aide, poser une limite, partir, revenir plus tard, négocier. La seconde ne dispose pratiquement que d’une seule réponse : se soumettre, fuir, se mettre en colère ou se couper de ce qu’elle ressent.

La différence essentielle n’est donc pas l’intensité de
l’émotion : c’est le nombre de possibilités qui restent accessibles.

Malheureusement, le traumatisme tend souvent à réduire ce répertoire. Et le rôle de la thérapie, et bien, vous l’avez deviné, c’est de l’élargir.

La robustesse : conserver des marges de manœuvre

C’est ici que la notion de robustesse devient particulièrement intéressante. Je vous renvoie à ma vidéo sur robustesse et résilience pour plus de détails. Je précise toutefois que l’application de la notion de robustesse de Olivier Hamant au psychotraumatisme n’est pas un modèle développé par Hamant lui-même. J’utilise sa conception de la robustesse pour faire des liens avec d’autres concepts plus classiques dans ce domaine.

Pour Hamant, la robustesse des systèmes vivants peut être comprise comme la capacité de continuer à fonctionner et à rester viable malgré les perturbations, les fluctuations et l'incertitude.

Et un système robuste n’est pas forcément parfaitement optimisé. Il possède au contraire des marges de manœuvre, de la diversité, plusieurs solutions possibles, des alternatives.

Et si on applique ce concept au psychotraumatisme, cela donne une idée très simple : être robuste, ce n’est pas ne jamais être déstabilisé. C’est pouvoir l’être mais en conservant des possibilités d’adaptation.

Et ça suppose de pouvoir changer de stratégie quand le contexte change.

Une réponse de défense peut être parfaitement adaptée dans une situation et complètement inadaptée dans une autre.

La colère peut permettre de poser une limite.
La fuite peut sauver une vie.
La soumission peut parfois éviter une violence.
La dissociation peut rendre supportable une expérience insupportable.

Le problème apparaît quand ces réponses deviennent automatiques et indépendantes du contexte.

Le travail thérapeutique ne consiste donc pas nécessairement à supprimer les défenses. Il consiste plutôt à leur rendre leur caractère contextuel.

Pouvoir se protéger lorsque cela est nécessaire.
Et pouvoir cesser de se protéger lorsque cela ne l’est plus.

C’est pour cela qu'on pourrait résumer une grande partie du processus thérapeutique par une phrase : la guérison, ce n’est pas la disparition des défenses, c’est le retour du choix.

Résilience : ce qui se passe dans le temps

C’est également ici que l’on peut situer la résilience.

On la présente parfois comme une qualité individuelle : certaines personnes seraient résilientes, d’autres non.

Cette vision est trop simple, je l’ai déjà dit à plusieurs reprises.

La résilience est davantage une trajectoire d’adaptation dans le temps, qui dépend à la fois de la personne, de ses relations, de son environnement, des ressources auxquelles elle a accès et des événements qui suivent le traumatisme.

On peut donc être très fragilisé dans un domaine et fonctionner relativement bien dans un autre.
On peut connaître une période d’effondrement puis récupérer.
On peut aussi aller longtemps apparemment bien avant de rencontrer des difficultés.

Il n’existe pas une seule trajectoire normale.

Se transformer : la croissance post-traumatique

Et parfois, le processus va encore plus loin.

Certaines personnes ne se contentent pas de retrouver un fonctionnement satisfaisant.

Elles décrivent une transformation profonde de leur manière de se voir, de considérer les autres ou d’envisager leur existence.

C’est ce que l’on appelle la croissance post-traumatique.

Elle peut concerner plusieurs domaines : une meilleure appréciation de la vie, un sentiment de force personnelle, des relations plus authentiques, de nouvelles possibilités pour soi-même ou une réflexion existentielle plus profonde.

Mais attention ! La croissance post-traumatique ne signifie absolument pas que le traumatisme aurait été bénéfique. Il n’est pas nécessaire de souffrir pour grandir.

Et surtout, personne n’a l’obligation de sortir grandi d’un traumatisme. Dire à quelqu’un : « Cela vous rendra plus fort » peut devenir une véritable violence supplémentaire.

La croissance, lorsqu’elle existe, vient plutôt du travail de reconstruction entrepris par la victime après le traumatisme.

Assimilation, accommodation et reconstruction du monde

Pour comprendre cette transformation, on peut utiliser deux notions : l’assimilation et l’accommodation.

Lorsque quelque chose nous arrive, nous essayons généralement de l’intégrer à notre vision du monde : nous l'assimilons.

Mais certains traumatismes sont incompatibles avec nos croyances antérieures :
« Mes parents me protègent. »
« Les adultes sont fiables. »
« Je suis en sécurité chez moi. »
« Si je suis prudent, il ne m’arrivera rien de grave. »

Le traumatisme peut faire exploser ces certitudes.

On peut alors essayer de nier l’événement pour conserver notre ancien monde.

Ou, au contraire, considérer que tout est désormais dangereux.

Mais une troisième voie est possible : reconstruire une représentation plus complexe de soi et du monde. C'est l'accommodation.

Par exemple :
« Le monde comporte des dangers, mais il n’est pas tout le temps dangereux. »
« Certaines personnes peuvent trahir, d’autres sont fiables. »
« Je peux être vulnérable sans être impuissant. »
« Je peux avoir besoin des autres tout en sachant me protéger. »

Cette transformation est intéressante parce qu’elle augmente la complexité.

Et, paradoxalement, plus de complexité peut donner plus de robustesse : les règles deviennent moins absolues, il existe davantage de nuances, davantage de possibilités, davantage de choix.

Conclusion : survivre, retrouver de la liberté, parfois se transformer

On peut donc relire tout le processus psychotraumatique à travers trois grandes étapes.

D’abord, survivre : l’organisme modifie son fonctionnement, mobilise ses mécanismes allostatiques et développe des réponses défensives qui peuvent devenir extrêmement spécialisées.

Ensuite, retrouver de la liberté : cela signifie réduire le coût de l’alerte permanente, élargir sa fenêtre de tolérance, diversifier ses réponses, développer davantage de flexibilité et retrouver des marges de manœuvre : autrement dit, redevenir plus robuste.

Enfin, parfois, se transformer : non pas parce que le traumatisme serait une chance, mais parce que la reconstruction peut conduire à revoir profondément ses valeurs, ses relations, ses priorités et sa manière de comprendre le monde.

Ce modèle permet peut-être de porter un autre regard sur les symptômes psychotraumatiques.

Ils ne sont pas simplement la preuve que quelque chose est cassé. Ils racontent souvent l’histoire d’un système qui a cherché à survivre.

Mais une stratégie de survie n’est pas forcément une bonne stratégie pour toute une vie.

Le chemin thérapeutique consiste alors moins à effacer ce qui s’est passé qu’à permettre au présent de ne plus être gouverné en permanence par les règles qui ont été apprises dans le passé.

Et peut-être pourrait-on définir ainsi l’un des objectifs essentiels du soin après un traumatisme : passer d’un système organisé autour de la survie à un système capable de choisir, de s’adapter, d’explorer et, parfois, de se transformer.

Bibliographie

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    Francois Louboff

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