Résilience ou robustesse : faut-il toujours « rebondir » ?
J’avais déjà abordé la notion de résilience dans un article de mon blog en 2018, et je voudrais y revenir à la lumière d’un concept plus récent, celui de robustesse.
On parle toujours beaucoup de résilience. Après un deuil, un traumatisme, une maladie, une séparation ou une période de grande difficulté, on admire ceux qui « rebondissent », qui « se relèvent » ou qui « avancent malgré tout ».
L’image est séduisante. Mais elle est aussi un peu trompeuse.
Car elle donne l’impression que la résilience serait une sorte de force intérieure : certains en auraient beaucoup, d’autres moins. Et lorsque quelqu’un reste longtemps dans une situation difficile, on pourrait penser qu’il lui manque quelque chose.
Les recherches actuelles montrent pourtant une réalité beaucoup plus complexe. La résilience ne dépend pas seulement de la personne. Elle dépend aussi de ses relations, de son environnement, de ses ressources et de la façon dont sa vie est organisée.
C’est ici qu’une autre notion peut être utile : celle de robustesse, développée notamment par le biologiste Olivier Hamant.
La robustesse ne demande pas seulement : « Comment se relever après un choc ? »
Elle pose une autre question : comment construire une vie qui puisse mieux supporter les chocs quand ils surgissent ?
More...
La résilience n’est pas une qualité que l’on possède
Pour bien comprendre cette différence, il faut d’abord revenir à ce qu’on appelle la résilience.
Elle est trop souvent présentée comme une caractéristique individuelle.
On dit d’une personne qu’elle est « très résiliente », comme on pourrait dire qu’elle est courageuse, optimiste ou volontaire.
La « magie ordinaire » de la résilience
Mais les travaux de la psychologue Ann Masten, et d’autres comme Boris Cyrulnik, ont profondément modifié cette vision.
Masten parle de « magie ordinaire ».
En effet, la résilience ne vient pas de capacités extraordinaires. Elle repose souvent sur des choses très ordinaires : avoir au moins une personne sur laquelle compter, se sentir suffisamment en sécurité, disposer de relations stables, pouvoir demander de l’aide, avoir accès aux soins, bénéficier d’un minimum de sécurité matérielle, savoir réguler ses émotions ou pouvoir trouver une place dans un groupe.
Autrement dit, une personne ne devient pas résiliente toute seule.
Imaginez deux personnes confrontées à la même maladie grave.
La première dispose d’un conjoint soutenant, d’amis disponibles, d’un emploi stable, d’une bonne couverture sociale et d’un médecin en qui elle a confiance.
La seconde vit seule, connaît des difficultés financières, a peu de soutien et doit continuer à travailler malgré son état.
Vous voyez que parler simplement de leur « capacité de résilience » risque fortement de faire disparaitre une partie essentielle de la réalité.
Quand la résilience devient une injonction
Et c’est justement là qu’apparaît un autre problème : à force de parler de résilience, on finit parfois par en faire une injonction.
« Il faut avancer. »
« Il faut tourner la page. »
« Tu es fort, tu vas t’en sortir. »
« Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. »
Bien sûr, ces phrases partent d’une bonne intention. Mais elles peuvent devenir lourdes à porter.
Il ne suffit pas de demander aux gens d’être plus forts
Prenons un salarié en épuisement professionnel.
Son entreprise manque de personnel. Les journées sont trop longues. Les sollicitations sont permanentes. Les objectifs sont irréalistes.
On peut lui apprendre à méditer, à mieux dormir, à gérer son stress ou à développer sa résilience.
Tout cela peut être utile.
Mais si l’organisation du travail ne change pas, on risque surtout de lui apprendre à mieux supporter une situation qui reste nocive.
Le même problème peut se poser après un traumatisme.
On ne peut pas demander à quelqu’un de devenir plus résilient sans se demander aussi : est-il aujourd’hui en sécurité ? Est-il entouré ? Dispose-t-il de ressources ? Peut-il poser des limites ? Son environnement respecte-t-il ses besoins ?
Car la résilience ne consiste pas à devenir capable de tout supporter.
La robustesse : une autre manière de penser l’adaptation
Et c’est précisément ce que la notion de robustesse permet de mieux comprendre.
Olivier Hamant part d’un constat : le vivant est loin d’être toujours efficient.
Je rappelle qu’être efficient, c’est être efficace, c’est-à-dire atteindre un résultat, mais en utilisant le moins possible de ressources, que ce soit du temps, de l’énergie, des moyens ou du matériel.
On trouve donc dans le vivant des processus redondants, de la diversité, des voies alternatives et des mécanismes qui peuvent sembler coûteux ou sous-optimaux.
Mais ce sont précisément ces marges de manœuvre qui lui permette de faire face aux fluctuations et aux imprévus.
La robustesse consiste justement à préserver des marges de manœuvre : ne pas utiliser en permanence toutes ses ressources, et conserver plusieurs façons de réagir lorsque la situation change. C’est-à-dire la possibilité de faire autrement quand la situation change.
Du point de vue de l’efficience, ça peut sembler coûteux ou sous-optimal.
Mais du point de vue de la robustesse, ces manques d’efficience deviennent au contraire des ressources face à l’imprévu.
Ce qui est très performant peut aussi être très fragile
Imaginez une entreprise parfaitement optimisée.
Chaque salarié est occupé à 100 %. Les stocks sont réduits au minimum. Chaque fonction dépend d’une personne très spécialisée. Aucun temps n’est perdu.
Tout fonctionne parfaitement.
Jusqu’au jour où trois personnes tombent malades, où un fournisseur fait défaut ou une panne importante survient.
L’organisation, pourtant très performante, peut alors se retrouver complètement paralysée.
Une entreprise un peu moins optimisée aurait peut-être conservé plus de stock, plusieurs fournisseurs, des personnes capables de se remplacer ou un peu de temps disponible.
Elle aurait semblé moins efficace lorsque tout allait bien.
Mais elle aurait été beaucoup plus robuste lorsque la difficulté est apparue.
Et si nous fonctionnions parfois de la même manière ?
Notre vie peut elle aussi être extrêmement optimisée.
Nous pouvons remplir chaque minute de notre agenda, accepter toutes les demandes, travailler toujours davantage, chercher à tout contrôler, ne jamais demander d’aide et maintenir en permanence un haut niveau d’exigence.
Tout cela donne l’image d’une personne très solide.
Mais cette solidité peut être trompeuse.
Lorsque toute notre énergie est déjà mobilisée, le moindre événement supplémentaire peut devenir difficile à absorber.
Une grippe, un conflit, un problème familial ou quelques nuits d’insomnie peuvent suffire à désorganiser tout l’équilibre.
La robustesse consiste justement à ne pas utiliser en permanence toutes ses ressources.
Comment rendre sa vie plus robuste ?
Alors, concrètement, qu’est-ce que cela veut dire dans la vie quotidienne ?
Cultiver plusieurs relations de confiance
La première chose, c’est de cultiver plusieurs relations de confiance.
Une personne devient plus vulnérable lorsque toute sa sécurité repose sur une seule relation.
Avoir plusieurs personnes avec lesquelles on peut parler, demander conseil, partager une difficulté ou simplement passer un bon moment constitue une véritable protection.
Il ne s’agit pas d’avoir beaucoup d’amis.
Il s’agit surtout de ne pas être seul lorsqu’une épreuve surgit.
Garder des espaces non remplis
Être plus robuste, c’est aussi garder des espaces non remplis.
Dans une société qui valorise l’activité permanente, avoir du temps libre peut donner l’impression de ne pas être suffisamment efficace.
Pourtant, une vie dont chaque heure est programmée devient fragile.
Une urgence, un enfant malade, une fatigue inhabituelle ou un problème administratif suffisent alors à provoquer une surcharge.
Conserver un peu de temps disponible n’est pas forcément du temps perdu.
C’est une marge de sécurité.
Ne pas dépendre d’une seule stratégie
Autre élément important : ne pas dépendre d’une seule stratégie.
Nous avons tous nos stratégies préférées.
Certains contrôlent.
D’autres travaillent davantage.
Certains évitent les conflits.
D’autres cherchent systématiquement à satisfaire leur entourage.
Ces stratégies peuvent être très efficaces dans certaines situations.
Elles deviennent problématiques lorsqu’elles sont les seules dont nous disposons.
La robustesse consiste à pouvoir changer de réponse.
Parfois agir. Parfois attendre.
Parfois parler. Parfois prendre de la distance.
Parfois persévérer. Parfois renoncer.
Cette souplesse augmente considérablement notre capacité d’adaptation.
Apprendre à demander de l’aide
Cela suppose aussi d’apprendre à demander de l’aide.
Beaucoup de personnes considèrent encore la demande d’aide comme un signe de faiblesse.
Mais c’est souvent l’inverse.
Être capable d’identifier qu’une situation dépasse temporairement nos propres ressources et pouvoir mobiliser celles des autres, c’est une compétence d’adaptation particulièrement importante.
Dans la nature comme dans les sociétés humaines, la coopération constitue l’un des grands mécanismes de robustesse.
Protéger ses limites
Et puis il y a une autre compétence essentielle : protéger ses limites.
Dire non constitue en effet une autre forme de robustesse.
Une personne qui accepte systématiquement toutes les demandes peut fonctionner très longtemps comme cela.
Mais elle réduit progressivement ses propres réserves.
Alors que poser une limite permet de protéger du temps, de l’énergie et parfois tout simplement sa sécurité.
Mais nous savons que certaines expériences traumatiques peuvent fortement fragiliser cette capacité à poser des limites. La reconstruire devient un objectif thérapeutique très important.
Accepter parfois d’être moins performant
Enfin, être robuste suppose parfois d’accepter d’être moins performant.
C’est probablement l’un des apports les plus intéressants de cette notion.
Dormir davantage.
Reporter une tâche.
Travailler moins pendant quelques jours.
Refuser un engagement.
Faire quelque chose « suffisamment bien » plutôt que parfaitement.
Demander à quelqu’un de nous remplacer.
Dans une logique de performance, tous ces comportements semblent négatifs.
Mais dans une logique de robustesse, ils sont protecteurs.
Ralentir aujourd’hui peut éviter de s’effondrer demain.
La robustesse peut favoriser la résilience
Au fond, il n’est donc pas nécessaire d’opposer résilience et robustesse.
Elles peuvent au contraire se compléter.
La résilience décrit notre capacité, à un moment donné, à nous adapter malgré l’adversité.
La robustesse décrit davantage les conditions qui nous permettent de disposer de suffisamment de ressources pour le faire.
Une personne entourée, capable de demander de l’aide, disposant de plusieurs stratégies et conservant quelques marges de manœuvre dans sa vie aura probablement plus de possibilités lorsqu’elle rencontrera une épreuve.
On pourrait ainsi dire que la robustesse prépare le terrain de la résilience.
Il ne s’agit pas de devenir invulnérable
Mais il reste une dernière précaution importante.
Il ne faudrait pas transformer maintenant la robustesse en une nouvelle injonction.
Même une personne très entourée, très souple et disposant de nombreuses ressources peut être profondément bouleversée par certains événements.
Un traumatisme important peut dépasser temporairement nos capacités d’adaptation.
Avoir besoin de temps, pleurer, être désorienté, ressentir de la peur ou demander de l’aide ne signifie pas que l’on manque de résilience ou de robustesse.
Le véritable enjeu n’est pas d’apprendre à ne jamais tomber.
Il est plutôt de construire progressivement une vie dans laquelle nous disposons de plusieurs appuis.
La résilience ne dépend donc pas seulement de notre capacité à nous relever.
Elle dépend aussi de ce que nous avons pu construire autour de nous : des relations fiables, des limites, des alternatives, du soutien et suffisamment de marges de manœuvre pour que l’imprévu ne nous trouve pas déjà épuisés.
Voilà. J’espère que cette notion de robustesse vous aidera à mieux comprendre celle de résilience et que vous ferez ce qu’il est nécessaire pour ne plus être performant, mais robuste !
Bibliographie
Masten, A. S., Lucke, C. M., Nelson, K. M., & Stallworthy, I. C. (2021). Resilience in development and psychopathology: Multisystem perspectives. Annual review of clinical psychology, 17(1), 521-549.
Hamant, O. (2023). Antidote au culte de la performance: la robustesse du vivant. Gallimard.