Honte et abus sexuels

J'ai décrit dans ma vidéo précédente les différences entre la honte et la culpabilité, même si on les retrouve souvent réunies.

Quand on se sent honteux, on se regarde à travers les yeux d'un autre qui nous juge, qui nous critique.

Mais cet autre qui nous rejette, c'est nous-mêmes !
C'est pour ça qu'on peut très bien se sentir honteux tout seul. On n'a pas forcément besoin des autres pour rougir de honte !

C'est quoi la honte ?

Les personnes qui souffrent d'une honte chronique croient qu'elles sont fondamentalement défectueuses, mauvaises, dégoûtantes, ou même diaboliques.

Elles condamnent ce qu'elles font ou ne font pas.
Elles condamnent leur apparence physique, qu'elles se jugent laides, trop grosses, ou disproportionnées.
Elles condamnent ce qu'elles ressentent, que ce soit de la colère, de la tristesse, de l'excitation sexuelle ou de la peur.

Bref, elles condamnent qui elles sont, dans leur totalité.

La honte c'est donc un sentiment d'infériorité, d'inadéquation, d'incompétence et d'impuissance. C'est ce qu'on éprouve quand on se sent abandonné, rejeté ou critiqué, que ce soit vrai ou que ce soit simplement une impression.

Et la honte provoque le silence, le repli sur soi, l'envie de disparaitre jusqu'à mourir de honte.

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Chez les victimes d'agression sexuelle

Mais la honte survient aussi quand nos frontières personnelles sont violées, et elle est toujours présente chez les victimes d'abus sexuels.

On sait que l'agression sexuelle entraine de nombreuses conséquences douloureuses par l'intermédiaire de quatre facteurs, dont j'ai déjà parlé dans une autre vidéo : la sexualisation traumatique, l'impuissance, la trahison et la stigmatisation.
Ces facteurs ont tous un point commun : la honte.

La sexualisation traumatique

La sexualisation traumatique désigne les perturbations des émotions et des comportements sexuels de l'enfant quand on lui impose une sexualité inadaptée à son âge et à son niveau de développement.

Et la honte sera d'autant plus forte que l'agression sexuelle se répète, qu'il y a pénétration et que l'agresseur pousse l'enfant à participer activement.
Toutes ces circonstances aggravent la sexualisation traumatique.

Par contre, si l'agresseur menace l'enfant ou utilise la violence, l'enfant ressentira probablement moins de honte car il se sentira moins responsable de l'agression.

Impuissance et trahison

Deux autres facteurs aggravent la honte et l'impact traumatique.
C'est le sentiment d'impuissance, de non contrôle sur ce qui se passe, et la trahison, quand l'abus sexuel est commis par un parent, et en particulier un parent biologique.

Car être victime d'inceste, c'est être trahi par une personne en qui on a confiance.

La stigmatisation

Quant au 4e facteur, la stigmatisation, elle décrit toutes les émotions et les pensées négatives que la victime d'une agression sexuelle éprouve à l'égard d'elle-même.

Et l'émotion centrale de la stigmatisation, c'est la honte.

La stigmatisation entraine trois conséquences négatives qui l'aggravent encore plus : une faible estime de soi, la dépression et la dissociation.

Mauvaise image de soi

Une des conséquences habituelles de la stigmatisation, c'est la mauvaise image, la mauvaise estime qu'on a de soi.
La honte attaque notre sentiment d'être une bonne personne, une personne digne d'être aimée.

Elle nous empêche de nous sentir bien avec les autres. On se sent rejeté et en danger.

Et quand on a une mauvaise image de soi, on a honte de son propre corps qu'on ressent comme sale.
Et on retrouve cette honte du corps dans les problèmes psychologiques, physiques, alimentaires et sexuels qui viendront compliquer la vie des victimes d'abus sexuel.

La dépression

Une autre conséquence de la stigmatisation et de la honte, c'est la dépression, et surtout si elle s'accompagne d'une culpabilité, ce qui est très fréquent chez les victimes d'abus.

La dissociation

Enfin, la honte peut provoquer une dissociation qui est un moyen de s'en protéger, de ne plus la ressentir.

Et on a découvert que plus la honte est grande et persistante, plus le risque de souffrir d'un syndrome de stress post-traumatique, qui est une forme de dissociation, est important, même plusieurs années après l'agression.

A court terme, la honte pousse l'enfant à éviter les souvenirs, les pensées et les émotions qui sont liées aux abus. Il évite aussi les comportements qui pourraient lui rappeler ce qu'il a subi.

Mais cet évitement, involontaire, provoqué par la dissociation, empêche l'intégration dans la mémoire autobiographique des souvenirs et des pensées associés aux abus.
Et avec le temps, l'évitement des souvenirs traumatiques ne fonctionne plus et des phénomènes intrusifs, comme des flashbacks ou des cauchemars peuvent apparaître.
L'évitement favorise donc le maintien d'un syndrome de stress post-traumatique.

Autres facteurs aggravants

Enfin, la stigmatisation peut être encore plus importante quand l'agression n'est pas dévoilée volontairement par l'enfant lui-même mais qu'elle est découverte par une autre personne.
Car être découvert, ça veut dire être exposé publiquement, ce qui est immédiatement une source de honte.

D'autre part, il faut bien reconnaitre que certains types d'éducation peuvent favoriser la honte. 
Par exemple quand les parents rejettent l'enfant, lui sont hostiles, le punissent, font des commentaires négatifs lors de ses apprentissages, et ne reconnaissent pas ses bons comportements.

Plus l'enfant entend et intériorise ces messages négatifs qu'il n'est pas et ne sera jamais assez bien ou assez aimable, plus il risque de se sentir honteux.

Et puis certains parents, avec la meilleure intention du monde, préfèrent ne pas parler de ce que leur enfant a vécu. Ils croient ainsi le protéger de plus de souffrance.

Mais en adoptant cette stratégie du silence, ils risquent malheureusement d'envoyer à l'enfant le message qu'il a fait quelque chose de trop honteux pour pouvoir en parler.

Dans le corps

Alors que se passe-t-il dans le corps quand la honte surgit ?

Quand on est honteux, on est stressé. Le corps fabrique donc plus de cortisol pour lutter contre ce stress.

Et qui dit stress dit insécurité. L'engagement social est donc immédiatement désactivé. Rappelez-vous que pour s'engager socialement, avec l'aide du parasympathique ventral, on a besoin de se sentir en sécurité.

Donc quand on se sent honteux, on souhaite se cacher, disparaitre.
On cesse de regarder l'autre, on baisse la tête, on courbe le dos.

Tous ces comportements montrent que le parasympathique dorsal entre en action ce qui provoque une hypo-activation de notre organisme : on fait le mort, on se soumet, on s'évanouit.

Mais parfois, on peut ressentir le besoin de se défendre, d'attaquer ou de fuir. C'est alors le système sympathique qui entre en action et qui provoque une hyper-activation du corps.

En fait, vous voyez que ça peut être difficile de faire la distinction entre l'hypo-activation liée à la honte et l'hyper-activation qui surgit quand on se défend contre la honte, par de la colère par exemple, car ces défenses sont quasi-instantanées.

Honte de quoi ?

Les victimes d'agressions sexuelles ont donc honte. Mais en fait, de quoi ont-elles honte ?

Et bien elles ont honte d'avoir été abusées, et elles sont persuadées qu'elles auraient dû pouvoir arrêter l'agression. Et certaines victimes sont même persuadées qu'elles ont mérité ce qu'elles ont subi !

Elles ressentent de la honte parce qu'elles se sont défendues, ou parce qu'elles n'ont pas pu se défendre, ou parce qu'elles se sont évanouies.

En fait, toutes ces réactions sont des défenses normales face à un danger quand la fuite n'est pas possible : combattre, être tétanisé, comme gelé ou bien faire le mort !

Vous voyez que les victimes sont honteuses d'avoir eu des réactions protectrices, saines, qui sont totalement en dehors de leur contrôle.

Les défenses contre la honte

La honte nous pousse donc parfois à nous protéger de cette émotion si destructrice.

Mais quand ces défenses s'installent durablement, elles créent des problèmes.

La boussole de la honte décrit quatre modes de défense qui nous aident à éviter la honte :

– on peut s'attaquer soi-même comme étant mauvais, incompétent ou inadéquat : on se rabaisse, on se fait du mal.

– on peut attaquer les autres comme étant mauvais, incompétents ou inadéquats : on s'en prend à eux verbalement ou physiquement, on les attaque.

– on peut éviter les expériences internes qui provoquent de la honte, par le déni par exemple, ou on évite les sentiments de honte eux-mêmes en prenant des drogues, de l'alcool, en s'automutilant ou en recherchant des sensations fortes.

– on peut enfin éviter le contact avec les autres pour empêcher de nouvelles expériences honteuses de se produire : on se retire, on s'isole, on se cache.

Evolution dans le temps

Une fois que la honte est apparue, comment évolue-t-elle avec le temps ?

Heureusement, les études montrent que même si la honte est très présente au moment des agressions, elle a tendance à diminuer avec les années chez la plupart des victimes.

Sauf pour une minorité qui continue de se sentir très honteuse un an après les agressions. Dans ce cas, la moitié de ces victimes en souffrira encore 6 ans plus tard.

Comment aider

Alors, comment aider une victime qui se sent honteuse ?

C'est parfois difficile car la personne qui en souffre a tendance à cacher sa honte, même à son thérapeute.

La honte risque donc d'être un obstacle à toute demande d'aide psychologique, car demander de l'aide, c'est s'exposer au regard d'autrui. 
Et s'exposer reste très difficile quand on se considère comme indigne, sale et coupable.

Il faut donc d'abord normaliser l'expérience de la honte, car de nombreuses personnes victimes ont honte d'avoir honte.

Les victimes ont besoin de savoir que la honte est une réaction naturelle à l'impuissance, à la vulnérabilité et à la blessure.
C'est tout l'intérêt de la psychoéducation !

Mais l'objectif n'est pas d'éradiquer totalement la honte chronique qui a seulement besoin d'être atténuée, mise à sa propre place, et comprise avec compassion. 

Nous devons donc apprendre à accepter et à réguler la honte comme une émotion occasionnelle de notre condition humaine.

La honte est utile

On vient de voir les aspects les plus douloureux de la honte.
Mais si la honte existe, c'est qu'elle sert à quelque chose.
La honte est utile. Et elle apparait très tôt, vers l'âge de trois ans.

Elle nous apprend les limites que nous devons mettre à nos comportements pour qu'ils soient acceptables socialement. Elle nous permet donc de corriger nos comportements et sans elle nous risquerions d'être rejetés par notre groupe social.
Rappelez-vous la pyramide des besoins du psychologue Abraham Maslow : le besoin d'appartenance arrive juste après les besoins physiologiques et les besoins de sécurité.

Si la honte n'existait pas, il n'y aurait ni lien social ni respect de l'autre.

Mais ce n'est pas tout. La honte a un autre rôle : elle sert d'interrupteur pour interrompre certains comportements, certaines émotions ou certaines pensées.

En particulier quand elles sont positives, comme l'intérêt, l'excitation et la joie que nous ressentons parfois quand nous sommes en relation avec une autre personne.
Par exemple, si vous exprimez votre joie d'une manière excessive d'un point de vue social, la honte surgira probablement pour vous amener à vous contrôler.

Et la honte peut aussi étouffer un comportement, une émotion, une pensée si nous ressentons qu'elle n'est pas réciproque ou acceptée par l'autre.
Par exemple la colère, des sentiments ou des désirs sexuels ou le fait d'avoir besoin des autres.


La honte est donc utile socialement, mais quand elle surgit lorsque nos frontières personnelles sont violées, elle est source d'une grande souffrance qui doit être reconnue et prise en charge.

A bientôt pour une autre vidéo !

Bibliographie

STEELE, Kathy, BOON, Suzette, et VAN DER HART, Onno. Traiter la dissociation d'origine traumatique: Approche pratique et intégrative. De Boeck Supérieur, 2018.

FEIRING, Candice, TASKA, Lynn, et LEWIS, Michael. A process model for understanding adaptation to sexual abuse: The role of shame in defining stigmatization. Child abuse & neglect, 1996, vol. 20, no 8, p. 767-782.

Francois Louboff

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