1 août 2018

La fréquence des abus sexuels est en diminution

fréquence des abus sexuels en diminution

La fréquence des abus sexuels est en diminution

L’heuristique de la disponibilité

Daniel Kahneman (psychologue et économiste américano-israélien, professeur à l'université de Princeton, lauréat du Prix Nobel d'économie en 2002) et son collègue Amos Tversky ont démontré que notre capacité à estimer la fréquence d’un événement dépend essentiellement de la facilité avec laquelle les exemples nous viennent à l’esprit. Ils ont appelé ce processus « l’heuristique de la disponibilité »[1].

Et bien entendu, ce processus nous conduit à de graves erreurs d’appréciation.

Vous venez de voir à la télévision les images d’un tsunami dévastateur. Si on vous demande alors votre estimation de la fréquence des tsunamis, votre réponse risque d’être très excessive. Simplement parce qu’un exemple de tsunami vous est venu très facilement à l’esprit. Il en est de même pour les violences en général, et les abus sexuels en particulier.

 

La violence a diminué au cours des derniers siècles

Steven Pinker, professeur de psychologie à Harvard, a publié en 2011 un livre imposant ayant pour titre « La part d’ange en nous », préfacé par Matthieu Ricard pour la traduction française[2].

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En s’appuyant sur des milliers d’études, des dizaines d’années de recherches et de statistiques, Steven Pinker démontre que la violence dans le monde n’a cessé de diminuer au cours des derniers siècles. Dont toutes les violences sexuelles, et notamment les abus sexuels commis sur les enfants.

Il s’appuie notamment sur les travaux réalisés par David Finkelhor et ses collègues. Sociologue diplômé de Harvard, David Finkelhor a consacré sa carrière aux abus sexuels (voir dans ce blog ce qu'il pense des raisons qui doivent faire condamner les relations sexuelles avec un enfant). Dans de nombreux articles il affirme, preuves à l’appui, que la fréquence des abus sexuels a diminué de manière importante au cours des 25 dernières années.

L’information selon laquelle la fréquence des abus sexuels serait en baisse nous semble totalement contraire à notre intuition. Heuristique de la disponibilité ! Les informations diffusées récemment sur les abus sexuels perpétrés au sein de l’église catholique par exemple nous donnent en effet l’impression que les abus sexuels sont de plus en plus fréquents et répandus !

Voyons ce schéma tiré du livre de Pinker (page 901).

La courbe des abus sexuels apparait nettement décroissante depuis le milieu des années 1990. Parallèlement à la décroissance d’autres types de violence commises sur les enfants.

Une analyse de la littérature menée en 2014 par David Finkelhor et ses collègues[3] montre que « sur cinquante formes d'exposition à la violence, on relève 27 baisses significatives et aucune hausse significative entre 2003 et 2011. Les reculs sont particulièrement marqués pour les agressions, les brimades et les abus sexuels ».

  • Aux États-Unis, la maltraitance des enfants (violences physiques et abus sexuels) a baissé de moitié en vingt ans. Entre 1979 et 2006, la fréquence des viols a chuté de 85 %.
  • D’autres indicateurs de la santé des enfants se sont améliorés durant la période où la victimisation infantile décroissait. De 1994 à 2003, les suicides des adolescents ont baissé de 41 % et les naissances chez les adolescentes de 40 %. A partir de 1994, le nombre d’enfants vivant dans la pauvreté a baissé de 24 %, avant de remonter à partir de 1999. Les fugues ont également régressé, tant dans les statistiques de la police que dans les déclarations des enfants et des familles.
  • Depuis les années 1970, le taux de morts violentes d’enfants en Angleterre et au pays de Galles a chuté de près de 40 %.

Le déclin de la violence fait également l’objet d’un chapitre du livre de Matthieu Ricard, « Plaidoyer pour l’altruisme ». Il y reprend les travaux de Finkelhor pour démontrer la diminution importante de la fréquence des abus sexuels et de la maltraitance physique[4].

Le site internet de David Finkelhor[5]  permet d’accéder à des articles et des liens vers d’autres sites internet concernant les violences envers les enfants.

 

Quatre explications principales rendraient compte de la diminution de la fréquence des abus sexuels

 Pour en avoir le cœur net, plongeons-nous dans les arguments de Finkelhor.

1. Le recrutement de policiers et de travailleurs sociaux

Il est possible que le recrutement de nombreux policiers, travailleurs sociaux, employés pour la protection de l’enfance, et autres personnels engagés pour la sécurité de l’enfance et la prévention des abus sexuels ait pu jouer un rôle non seulement sur la criminalité générale, mais aussi sur la fréquence des abus sexuels, des agressions d’enfants et de la violence entre jeunes.

Ce personnel supplémentaire a permis de multiplier et diffuser les stratégies de prévention et d’intervention visant à réduire la violence des jeunes et la victimisation (programmes de prévention scolaire ciblant les brimades, les conflits interpersonnels, et la violence sexuelle, stratégies de prévention et d’intervention familiales visant la réduction de la maltraitance infantile et la délinquance). Ce travail éducatif pourrait avoir grandement protégé ces enfants.Les professionnels de santé mentale ont également été plus nombreux à travailler dans les centres de jeunes délinquants, avec les agresseurs sexuels aussi bien dans les prisons que dans les localités, et aussi avec les victimes.

2. Les changements importants des normes culturelles

Ces changements peuvent être attribués à de nombreux leaders d’opinion, activistes, bénévoles intervenant dans l’éducation, la politique, la santé mentale, les sciences sociales, le journalisme qui ont attiré l’attention sur les problèmes de victimisation infantile.

Dans le même temps, la population est devenue plus informée, prenant connaissance des points de vue des professionnels et des activistes.

Tout ceci pourrait avoir contribué à changer les normes et les habitudes concernant la sécurité des enfants. Les comportements qui auparavant étaient tolérés, ignorés ou minimisés, par exemple les brimades ou les punitions physiques des parents sur les enfants, sont considérés maintenant comme graves et préjudiciables.

Il est ainsi possible que des facteurs culturels, éducatifs, et normatifs aient pu jouer un rôle dans le déclin de la fréquence des abus sexuels.

3. Le rôle des médicaments psychotropes (antidépresseurs, Ritaline)

L’utilisation croissante de Ritaline chez les jeunes diagnostiqués avec un trouble du déficit de l’attention pour les aider à contrôler leur impulsivité et d’antidépresseurs chez les adultes a peut-être joué un rôle.

Entre 1992 et 1995, le nombre d’enfants d’âge scolaire diagnostiqués avec un TDAH et auxquels de la Ritaline a été prescrit a augmenté de 292 % ! Le Prozac est apparu sur le marché en 1987 et en l’espace de 5 années, 4.5 millions d’américains en prenaient[6]. En 2008, 5.6 % des enfants et des jeunes prenaient de tels traitements. Ce taux est passé à 7.8 % en 2011. De plus en plus d’adultes, qui auparavant n’auraient jamais recherché de soins psychiatriques, ont été traités par leurs médecins traitants pour des troubles dépressifs et anxieux.

Mais comment expliquer les effets de cette révolution psychopharmacologique  sur la victimisation infantile, le bien-être de l’enfant, et la criminalité en général ?

  • Réduire la dépression chronique et le découragement chez de nombreuses personnes permettrait de réduire les passages à l’acte agressifs et sexuels.
  • Aider les jeunes à mieux contrôler leur impulsivité, comme semble le faire la Ritaline, pourrait réduire la délinquance et les comportements dangereux qui augmentent le risque de victimisation.
  • Les psychotropes pourraient améliorer la vie familiale et réduire le stress interpersonnel et les conflits familiaux, aboutissant à une meilleure parentalité, moins de maltraitance infantile, et une meilleure surveillance. Certains psychotropes réduisent la libido, ce qui pourrait être un important facteur dans la réduction des abus sexuels et des agressions sexuelles.

Les psychotropes pourraient avoir ainsi un effet sur les agressions, la victimisation, les problèmes sociaux, les fugues, les comportements sexuels à risque, et les comportements suicidaires.

Il y a bien entendu des objections au rôle favorable des psychotropes sur la réduction des abus sexuels :

  • On voit mal comment la prescription de psychotropes observée aux Etats Unis pourrait rendre compte de la réduction des abus sexuels constatée au niveau mondial. L’accès aux traitements n’a certainement pas été uniforme ni simultané sur l’ensemble du globe ni dans tous les secteurs de la société.
  • Les données disponibles montrent le même déclin des abus sexuels dans les groupes n’ayant pas autant accès aux traitements.
  • La négligence infantile étant plus importante chez les parents dépressifs, on pourrait s’attendre à un rôle positif des médicaments sur cette dernière. Mais ce n’est pas le cas car contrairement aux abus sexuels, aucune diminution de la négligence infantile n’a été observée durant la même période.
  • Si les jeunes tirent profit de la prescription de médicaments pour faire face à leurs problèmes d’humeur, l’utilisation de drogues illégales devrait diminuer. Ce n’est pas le cas.

Malgré tous ces éléments critiques, l’explication pharmaceutique reste un candidat valable pour expliquer la diminution des abus sexuels.

4. Croissance de l’informatique

La socialisation et la communication via internet ont peut-être contribué à réduire l’exposition à la violence et la délinquance.

Le temps passé devant les écrans réduit d’autant le risque d’agression et de violence rendu possible par le contact direct.

Internet a peut-être contribué à réduire l’ennui chez les jeunes, ennui auparavant associé à la délinquance.

Le téléphone mobile, permettant d’appeler à l’aide et d’enregistrer les comportements déviants, a peut-être eu un effet de dissuasion.

 

Comprendre et prévenir

Il est important de contrer les affirmations largement répandues soutenant que la violence et les abus sont en augmentation (ce qui ne signifie pas qu’il y en a peu, car on connait la fréquence encore très élevée des abus sexuels).

La diminution de la fréquence des abus sexuels est certainement liée à de multiples facteurs. Malheureusement, les conclusions d’études épidémiologiques récentes sur la maltraitance infantile n’ont semble-t-il suscité que peu d’intérêt...

Mieux comprendre les facteurs associés à la réduction des abus sexuels permettrait d’être plus efficace dans la prévention de la violence.

Conclusion

Vous pouvez réagir à ce texte qui vous offre un reflet je l’espère fidèle de l’article de David Finkelhor.

Les abus sexuels sont très fréquents, et constituent une épidémie cachée. De moins en moins cachée semble-t-il.

Gardons à l’esprit que les dévoilements d’abus sexuels dont les media font état concernent des abus sexuels ayant eu lieu il y a plusieurs décennies, dans les années 1960 à 1990 (et probablement même avant…).

La réduction de la fréquence des abus sexuels depuis les années 1990, bien qu’encourageante, ne doit pas faire baisser la garde face à cette source de souffrance indicible.

 

Bibliographie

[1] Daniel Kahneman, Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de la pensée, Flammarion, 2012
[2] Steven Pinker, La part d’ange en nous, Histoire de la violence et de son déclin, les arènes, 2017
[3] Finkelhor D, Shattuck A, Turner HA, Hamby SL. Trends in Children’s Exposure to Violence, 2003 to 2011. JAMA Pediatr. 2014;168(6):540–546. doi:10.1001/jamapediatrics.2013.5296
[4] Plaidoyer pour l’altruisme. La force de la bienveillance, Matthieu Ricard, NiL Editions, Paris, 2013
[5] http://www.unh.edu/ccrc/researchers/index.html
[6] Why have child maltreatment and child victimization declined? D Finkelhore, L Jones - Journal of social issues, 2006
 
 
Francois Louboff

Francois Louboff

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